Maghrebines entre violences symboliques et violences phisiques:
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Préambule Après un premier rapport sur Les violations flagrantes des droits et violences à l'égard des femmes au Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie), le Collectif 95 Maghreb Egalité récidive avec le présent rapport sur Les Maghrébines entre violences symboliques et violences physiques. Fruits d'observations sur le terrain et s'inscrivant dans une logique de reporting et de recueil de faits vivants, réels et ô combien quotidiens, ces deux rapports témoignent de ce qu'aura été cette fin de siècle pour de larges catégories de femmes de la région. Certaines femmes, parmi les plus privilégiées, n'ont jamais eu à subir de violences directes, mais elles sont confrontées, chaque jour, à des discours, des images, des programmes, des attitudes et des lois qui les violentent dans leur dignité et dans leurs droits. D'autres ont eu à connaître l'horreur, comme celles dont les noms sont portés à la fin du document: assassinées, violées au nom d'une idéologie haineuse confortée par la culture inégalitaire ambiante et le silence des responsables. A travers ce deuxième rapport, l'ambition du Collectif 95 est de montrer et de démontrer qu'au-delà des degrés et des différences dans ses manifestations, la violence dirigée contre les femmes reste une et indivisible dans son essence, sa logique, sa finalité et ses impacts. Mais ces deux rapport représentent également, par leur existence, par la charge de travail qu'ils impliquent et par les résistances, la dénonciation et les alternatives à la violence, l'espoir et la conviction que le changement est possible. Nous soumettons ces analyses, informations et témoignages aux lecteurs et lectrices en espérant que ce travail constituera un outil utile et que le prochain rapport de la fin de ce siècle sera moins accablant. Rabéa Naciri (Directrice exécutive) Introduction généraleMaghrébines entre violences symboliques et violences physiques pointe des violences institutionnelles et de société exercées à l'encontre des femmes. La mise en minorité des femmes, qu'elle soit le fait de pratiques institutionnelles ou de pratiques s'appuyant sur des idéologies passéistes, se ressource dans une vision patriarcale. La publication, par le Collectif 95 Maghreb Egalité, de ce deuxième rapport s'inscrit dans une tradition de réflexion sur le statut des femmes dans le Maghreb central. Il nous parait important, de mettre à nu des pratiques discriminatoires, le plus souvent banalisées, qui font le nid de violations bien plus graves. La mise hors-la-loi de la violence passe par une traque sans merci de toutes ses formes d'expression, des plus anodines à celles plus visibles jugées condamnables. Cette mise à nu de la violence vise à délégitimer ces pratiques. D'où l'importance de telles publications qui livrent à l'opinion publique une lecture féminine voire féministe de la violence exercée par ceux-là mèmes qui ont pour mission de la combattre : les corps constitués. Cette préoccupation fait suite à un premier travail que le Collectif 95 Maghreb Egalité a eu à entreprendre en prévision du Forum de Beijing. En effet, cet événement mondial a constitué le premier moment d'évaluation des avancées et des reculs enregistrés quant à la situation des femmes depuis la Conférence de Nairobi. Trois produits condensent cette réflexion, un Livre blanc faisant l'état des ratifications et de l'application des conventions internationales relatives aux droits des femmes; un second portant sur la condition féminine au Maghreb central avec ses avancées mais aussi ses limites et la part du chemin qui reste à faire pour que l'égalité des sexes puisse devenir une réalité entière. Le troisième document, les "Cent mesures et dispositions" se présente comme un texte alternatif aux lois sur la famille en vigueur dans nos trois pays. Ces produits livrent une analyse des pratiques institutionnelles et sociétales et formalisent la vision égalitaire des différentes composantes du Collectif. En effet, la revendication égalitaire constitue le feu directeur de l'ensemble de ces produits, celle-ci s'enracine dans l'histoire émancipatrice des pays du Maghreb central où les femmes ont été actrices des luttes libératrices anti-coloniales comme elles continuent à l'ètre dans les luttes sociales et le combat démocratique. Mais il est un fait qu'elles demeurent les principales promotrices de la singularisation du combat pour l'égalité des droits entre les hommes et les femmes. La réflexion sur la situation des femmes est donc devenue pour le Collectif 95 Maghreb-Egalité une tradition qu'il prolonge avec la publication de rapports sur l'état des violences et des violations à l'encontre des femmes. Ce type de publication, nouvelle dans le paysage maghrébin, cible particulièrement les discriminations faites par les institutions aux droits des femmes. Il s'agit par cette démarche de porter à la connaissance d'une large opinion les pratiques discriminatoires en cours dans nos sociétés. Ces atteintes répétées à la dignité des femmes sont non seulement en contradiction avec les recommandations des plus hautes instances de l'ONU auxquelles nos Etats adhèrent mais révèlent l'absence de mécanismes de régulation à méme de les combattre. Un premier rapport publié en 1998 a pointé un ensemble de violences dont sont victimes les femmes de la part des Corps constitués. Celles-ci n'ont pas connu d'évolution, elles demeurent toujours d'actualité. C'est ce qui explique que le second rapport porte, pour chacun de nos pays, sur une violation et une violence qu'il examine de facon plus approfondie. Trois thèmes ont été retenus: La partie marocaine traite de l'image des femmes dans les médias et les manuels scolaires, voire de la violence symbolique. La partie tunisienne visite le monde du travail pour y déceler les formes de violations subies par les femmes dans le travail et met en évidence les contradictions entre la réalité des faits et un discours étatique triomphateur qui participe à occulter cette réalité. La partie algérienne traite du viol utilisé comme arme de guerre par les groupes islamiques armés. Cette violence ultime constitue, en cette fin de millénaire, une des plus graves atteintes aux droits de la personne. Et nous sommes, quant à nous, convaincues que ces actes intolérables voire insoutenables de par leur dimension barbare ne sont que l'expression extrème de formes de violence plus pernicieuses subies par les femmes dans nos sociétés. On l'aura compris, l'urgence de l'actualité dicte ses priorités meme si une prémière lecture en faits des thèmes distincts. La violence exercée à l'encontre des femmes et les violations à leur droits prennent des formes sournoises et le plus souvent banalisées. L'histoire passée et présente montre que les petites discriminations se transforment au fil du temps en graves atteintes aux droits de la personne. Véhiculée au travers de pratiques éducatives, la discrimination se reproduit et structure un imaginaire social où depuis l'enfance on apprend aux enfants qu'ils sont différents, qu'un petit garcon a pouvoir sur une petite fille et que cette dernière lui doit soumission. Cette affirmation se nuance certes devant l'évolution des mentalités et les avancées de société. La petite fille dans nombre de foyers est accueillie et élevée avec amour. Les rapports père-fille enregistrent de réels changements, mais ce capital affectif se voit compromis par une vision dominante portée par les institutions. C'est le cas de l'institution scolaire qui reproduit la hiérarchie des sexes. Ainsi, quand les manuels scolaires font leur des stéréotypes qui placent les femmes dans des ròles secondaires comme ce cliché commun à nos pays qui fait que "Maman est a la cuisine" et "Papa au travail". Et quand il est pris acte de l'évolution du statut des femmes et que le livre de lecture sort les femmes de leur cuisine, c'est pour les confiner dans des ròles traditionnels et seconds. La femme devient, par exemple, une infirmière qui soigne à l'ombre des compétences d'un homme médecin. Il en est de méme pour les médias dont la force de l'image n'est plus à démontrer. Pénétrant l'intimité des foyers, ces médias livrent au regard du téléspectateur, conforté dans ses préjugés, des images de femmes désuètes, sibyllines, maléfiques et irresponsables. Le rire introduit la dimension pernicieuse de la discrimination ancrant dans l'imaginaire collectif des modèles féminins négatifs au nom desquels la tradition justifie le contròle des femmes. Ce type de message est une véritable violation des droits de la personne car il conforte la vision inégalitaire et justifie, en un sens, les agressions physiques et morales à l'encontre des femmes. L'inégalité d'accès à l'emploi, les discriminations dans le travail deviennent une réalité lourde de conséquences pour les femmes. En effet, la globalisation de l'économie n'est pas sans effets sur les pays en voie de développement. Le réajustement structurel qui se mène sur un fond d'atteintes aux libertés individuelles a des répercussions particulièrement négatives sur les femmes. Le libéralisme économique ne signifie pas pour autant parole libre et prospérité. Le désengagement de l'Etat a de graves incidences sur de larges parts de la société que la précarité de l'emploi et la paupérisation menacent. Dans ce nouveau contexte socio-économique, la demande sociale des femmes en matière d'emploi augmente sans pour autant étre satisfaite. Quand les femmes accèdent à l'emploi, elles y sont sous conditions et se retrouvent dans une position de constante négociation avec leurs milieux familiaux. Tàches domestiques et tàches professionnelles se multiplient dans l'ignorance du grand nombre, mais les conditions de maintien dans le monde du travail se compliquent quand les droits socioprofessionnels des femmes sont menacés par de multiples atteintes que mème des législations non discriminatoires ne réussissent pas à éliminer. En ce sens, le débat sur le travail des femmes et les conditions de son exercice est au pair du débat sur l'exercice de la citoyenneté sociale, car celle-ci suppose que l'individu (e) ait les moyens de participer à la construction de sa société, et le travail est ce moyen-là. Par ailleurs, la violence devient totale si à la difficulté de l'emploi s'associe le rétrécissement du champ d'expression. En effet, les périodes de crises sont propices aux inégalités, et dans un tel contexte, la liberté d'expression et d'organisation devient une condition de défense des intéréts les plus immédiats et la garantie de la dignité humaine. Pour les femmes, cette dimension est vitale, car dans les négociations qui s'engagent entre les différents partenaires sociaux se jouent les termes de leur statut futur. Le viol arme de guerre traite hélas d'une actualité douloureuse. De 1994 à nos jours, plus de 5.000 femmes ont été violées et beaucoup d'entre elles assassinées dans des conditions barbares. Ces chiffres demeurent encore approximatifs. Ultime violence, les rescapées de cette pratique éprouvent des difficultés à en parler. Brisées, enfermées dans un mutisme, elles sont renvoyées à leur solitude par des proches incapables d'assumer les conséquences d'une telle situation et une société en état de choc. Le viol s'inscrit dans une logique d'anéantissement voire de destruction du lien social, et le premier de tous étant bien le lien de filiation. Lorsque ce dernier est détruit, que reste-t-il de cette relation protectrice qui donne sens à l'autorité paternelle? Le viol des femmes - acte de négation de la personne - par les groupes islamiques armés est en ce sens vécu comme une atteinte à l'honneur des hommes de la famille ou du village. L'atteinte est multiple: en s'appropriant le corps des femmes, l'agresseur vise à souiller l'identité du groupe. Désormais, l'espace topologique du groupe, réel ou symbolique, est entaché par le sang des femmes. Il devient l'espace d'une mémoire douloureuse mais aussi honteuse. En ce sens, le viol est un traumatisme grave pour celles qui l'ont subi mais également pour l'ensemble du groupe. La dimension destructrice du viol le rend redoutable par ses incidences psychologiques et sociales, il n'est pas qu'atteinte à la dignité humaine ; s'inscrivant dans une stratégie de guerre, c'est un acte planifié et est à ce titre un crime contre l'humanité. La violence patriarcale atteint, ici, son paroxysme, car elle condense en elle une histoire de mise sous tutelle des femmes. L'exercice direct de la violence fait place à la violence symbolique. Le viol s'inserit dans une logique de mise en état d'esclavage des femmes. En témoigne l'appellation sabaya qui identifie les femmes kidnappées à des butins de guerre. Celles-ci sont violées et réduites en esclavage. Le viol est souvent le fait du groupe armé dans son ensemble. Il se caractérise par sa répétition, c'est ce que laissent entendre celles qui ont la force de raconter leur calvaire. Les femmes violées perdent, dans les mains de l'agresseur, toute identité individuelle et sociale pour devenir objet d'assouvissement de besoins sexuels primaires. C'est une forme de torture impliquant souffrances physiques et mentales infligées afin d'intimider et de faire pression. Lorsque ces femmes échappent à leurs bourreaux, très peu bénéficient d'une aide, leur position de victime se retourne souvent contre elles. Elles sont soumises à la vindicte d'une société traumatisée et blessée dans son honneur. On aura compris, la violence a une histoire passée et présente. Taire les discriminations c'est prendre le risque de les voir grandir et se légitimer. Le patriarcat ne se manifeste pas qu'à travers des mentalités considérées comme résiduelles, il se perpétue aussi au travers des institutions qui continuent à faire de la hiérarchie entre les sexes un ordre social. La violence, qu'elle soit symbolique ou réelle, doit etre dénoncée et combattue. Il est grave qu'une institution scolaire ou médiatique reproduise des images de femmes dépréciées si ce n'est diabolisées. Il est grave que les atteintes dans le monde du travail, tels les licenciements, inégalités salariales, disqualifications, harcèlement, formes modernes de cette infériorisation des femmes, soient banalisées et que les espaces de leur dénonciation soient fragilisés. Il est grave que des hommes, au nom d'une idéologie guerrière, violent des femmes. Par quelle logique, à la veille du troisième millénaire, avons-nous abouti à de telles atteintes aux droits de la personne? Comment pouvons-nous aujourd'hui subir les résurgences d'une logique tribale surgie du fond des àges? Cette humiliation extreme subie par des femmes ne peut laisser indifférent. La violence est comme une vrille, et dans ce processus, la mise en minorité des femmes en est le noyau organisateur. En opérant un temps d'arrét sur des discriminations révélatrices de pratiques institutionnelles et de société, en mettant en évidence la responsabilité des corps constitués dans la perpétuation de la violence, le Collectif 95 Maghreb-Egalité tente de mettre à nu des mécanismes à l'oeuvre dans l'oppression des femmes, car ces atteintes ne sont pas que l'expression d'une vision inégalitaire des sexes, mais bien celle d'une oppression. Aussi, l'examen de certaines initiatives prises par des corps constitués parait bien dérisoire face à l'ampleur du problème. En effet, peut-on enrayer la violence par des campagnes occasionnelles comme celle organisée au Maroc par le Secrétariat d'Etat chargé de la protection sociale de la famille et de l'enfance? Le temps d'une campagne, et les médias renouent avec les images sexistes. Suffit-il d'affirmer l'égalité juridique comme en Tunisie pour la voir suivie d'effet dans un contexte où la crise économique s'annonce propice à la discrimination ? Un constat s'impose aujourd'hui: la globalisation a de graves conséquences socioéconomiques sur les femmes, elles sont les plus touchées par la pauvreté ; et dans les pays du Maghreb, les indices sont là pour confirmer cette tendance mondiale. Cette situation est propice à tous les abus. Comment interpréter l'attitude en Algérie du ministre de la Solidarité sollicitant du Haut Conseil Islamique une fetwa autorisant l'avortement des femmes violées? De meme que la réponse formelle de ce dernier qui rappelle qu'il ne peut etre saisi que par le Président de la République! N'y t-il pas décalage entre l'urgence de la situation et l'attitude des institutions? La nature perverse de ces viols serait-elle occultée à ce point? Les réponses apportées par les corps constitués - quand ils en donnent - s'avèrent, le plus souvent, soit timorées, soit inefficaces dans le combat à mener contre la violence et les violations à l'encontre des femmes, quand ils ne sont pas tout simplement reproducteurs de discriminations. Le Collectif 95 verse cette réflexion, fruit d'investigations, dans le combat que mènent les femmes et les sociétés civiles du Maghreb central pour le respect des droits de la personne. Le combat pour l'égalité entre les sexes s'avère ardu et appelle à une vigilance continue. Il n'est pas que discours, il est surtout action. |
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