L'image de la femme et les violences symboliques à son égard au Maroc
III. L'école, espace de reproduction de la violence à l'égard des femmes
Il est certain que le levier principal du changement social est l’éducation au sens large, c’est-à-dire l’ensemble des moyens dont la société peut disposer pour modeler l’individu. Parmi ces moyens, l’école vient en premier, car elle est par excellence le lieu d’éveil, d’apprentissage et de savoir.
L’école publique, à l’instar de la télévision, participe par textes et iconographies à l’intériorisation de la différenciation, voire de la hiérarchisation des sexes. Le rapport dominant-dominé et la distribution traditionnelle des roles sont perpétués, à travers eux, dans la mémoire et les représentations des enfants et des élèves. Dans la quasi-totalité des textes, le discours scolaire cloisonne la femme dans des ròles traditionnels de mère et d’épouse. Meme lorsque la femme est présentée comme active, l’école essaie de l’enfermer dans un cadre normatif et codifié selon lequel les femmes dotées du fameux instinct maternel seraient de meilleures institutrices ou infirmières, autrement dit, confinées, à la veille du troisième millénaire, dans des fonctions qu’elles avaient investies dès l’indépendance.
1. Les manuels scolaires, autre vecteur de la violence symbolique
La gravité de la propagation de la violence symbolique par le biais des contenus des manuels scolaires se situe à un double niveau. D’abord, son ancrage s’opère à un àge où les enfants, citoyens de demain, sont mentalement et intellectuellement réceptifs à tout ce qui leur est inculqué, ils constituent un terrain vierge pret à tout "avaler", le bon grain comme l’ivraie. L’autre facteur susceptible de constituer une source de préoccupation est le fait que les manuels scolaires, tirés à des milliers d’exemplaires, concernent des millions d’enfants, élèves, ainsi que les bénéficiaires de l’enseignement non formel. Son ròle est d’autant plus primordial qu’il est le principal, sinon l’unique, support pédagogique utilisé à la fois par l’élève et l’enseignant. Or, la quasi-totalité des manuels et livres scolaires contient des textes et des illustrations regorgeant d’allusions inégalitaires ou franchement sexistes. Leur impact dans la formation de l’imaginaire est tel qu’il serait illusoire de compter sur une refonte de l’univers mental des générations futures si l’instance censée constituer la source de la tolérance et de savoir continue a reproduire des modèles faisant fi des nouvelles donnés de la redistribution des roles que connait la société aujourd’hui.
Les concepteurs des manuels se sont évertués à en faire des mécanismes assurant à la violence symbolique des conditions de survie et de maturation et ce, dès que l’enfant met les pieds à l’école et jusqu’à la fin du lycée, soit treize ans si l’élève effectue un cursus normal.
Ce sont les manuels de l’enseignement fondamental public qui reflètent le plus cet état de faits. Les exemples qui seront cités sont tirés des manuels Al Quiraa, de la 1ere, de la 3eme et de la 4eme année et du livre de l’éducation islamique de la 8eme année de l’enseignement fondamental ainsi que du livre de francais de la 9eme année.
En fait, les textes et les illustrations choisis sont de simples prototypes du contenu du corpus dans son ensemble. Les manuels le composant foisonnent de préjugés qui laisseront des traces certaines sur les élèves quant à leurs attitudes futures en ce qui concerne les différenciations des sexes. L’école conforte la société dans ses valeurs basées sur la suprématie de l’homme.
A la lecture des textes et des illustrations, on se rend compte que le discours officiel sur l’accès au modernisme relève de la simple rhétorique. Le vécu, les mutations de la société faisant de celle-ci un espace où évoluent des hommes et des femmes aux positions sociales différentes, aux centres d’intérèt riches et diversifiés, sont totalement occultés. C’est particulièrement vrai pour les femmes. Leur image est sérieusement altérée. L’élève de sexe masculin intériorisera probablement à jamais, gràce à l’école, celle de la femme soumise, docile et chosifiée. L’homme qu’il deviendra réagira vis-à-vis d’elle comme le faisait son père avec sa mère et ce, quel que soit son statut social.
1.1. Si elle ne cuisine pas, elle tricote, dépoussière...
Dès la première année, à peine agé de 6 ou 7 ans, l’élève fait sa première rencontre avec la différenciation des sexes dans une enceinte du savoir et d’éducation. La maman, dans son premier livre de langue, est une femme cantonnée la plupart du temps dans un espace domestique. Pour faire apprendre à l’enfant la lettre "Ain", l’exemple donné est "Rabéa aide sa mère dans les travaux ménagers" où cette lettre arabe revient à plusieurs reprises. Chaque mot est répété à satiété car la lettre s’écrit différemment selon la place qu’elle occupe dans le mot... un véritable matraquage, d’autant plus que le texte est illustré d’une image avec les deux heroines se démenant dans la cuisine: la petite fille et la mère (3).
L’un des exercices du méme livre, reproduit une série d’images, et c’est à l’élève de décrire avec une phrase l’activité de chaque personnage. Des six images, deux montrent la femme dans la cuisine, une fois toute seule et l’autre avec sa petite fille, une le père lisant son journal, une autre la petite fille achetant le pain. Les autres images montrent des hommes en activité dans leur commerce et un homme faisant le marché. C’est un avant-goùt de ce que l’élève aura à consommer tout au long de son parcours de l’enseignement fondamental.
Au fil des années, les clichés se renforcent. L’image transmise sur la femme est invariable. Dans la quasi-totalité des manuels du primaire, elle est une mère et souvent n’a pas de prénom et n’existe que pour servir les autres.
Dans le texte intitulé Dans l’attente (Athnaa Al Intidar), la femme a sacrifié "ses plaisirs quotidiens" à savoir deviser, à son retour du marché, avec les voisines sur ce qui se passe dans le quartier: les décès, les nouvelles naissances... ou rendre visite aux saints! Car, ce jour-là, "elle n’a pas de temps à perdre". Son mari, un soldat, rentre pour quatre de jours en permission. Elle a consacré toute la journée à " faire les vitres, le ménage, nettoyer le plafond pour accueillir l’homme de sa vie". On relève que la femme est quelqu’un qui passe son temps à faire des commérages, elle ne devient "sérieuse" que si le mari est là. Il lui revient également d’accomplir d’autres tàches, on la voit ainsi réveiller le garcon pour aller à l’école, servir le thé pendant le S’hour, emmener les enfants faire leur vaccin. Dans ce texte, elle est réduite à une femme de ménage, mais à la différence de cette dernière, elle ne touche pas d’honoraires.
On remarque à plusieurs reprises que "la mise en servilité" de la femme est intentionnelle, car plusieurs fois, les images illustrant le texte ne correspondent nullement au contenu. A titre d’exemple, dans une lecon intitulée "Omar chez lui" (Omar fi Baytihi) (4), le texte raconte comment le khalife Omar a été surpris par un homme jouant avec ses enfants. Le visiteur a été visiblement étonné de ce qu’il a vu. Le khalife lui expliqua alors qu’il faut témoigner de l’affection pour ses enfants. L’image accompagnant ce texte met en scène un jeune homme à l’allure moderne jouant avec ses enfants sur le tapis et, en second plan, la mère, vetue d’habits traditionnels, en train de tricoter.
Dans une autre illustration, la femme s’adonne à la meme activité, tandis que son mari lit le journal, sa fille joue avec sa poupée et ses fils font leurs devoirs. Le texte "l’Amour du cinéma " (Houbbou Assinima) (5) n’a, quant à lui, rien à voir avec l’image qui l’accompagne, puisque le narrateur raconte comment est née chez lui la passion pour le 7eme art et le ròle de sa famille, dont les membres étaient des cinéphiles, dans son amour pour le cinéma. C’est la discussion qui anime souvent leurs soirées, raconte-t-il. Or, l’image servie à l’élève montre une famille silencieuse ou il n’y a aucune trace ayant trait au thème choisi. On a l’impression que tout est délibérément choisi dans le seul but d'ancrer davantage les ròles impartis à l’homme et à la femme selon les stéréotypes classiques.
1.2. La femme ignorante et dévouée, l’homme instruit et fort
Il convient aussi de faire remarquer que dans ces textes, le niveau d’instruction des femmes est sciemment occulté, mais certaines situations démontrent qu’elles sont ignorantes comme le fait d’envelopper les nouveau-nés dans sept linges pour conjurer le mauvais sort (6). Dans les illustrations, elle est souvent en tenue traditionnelle, porte l’enfant sur le dos, trait les vaches ou porte des fagots de bois tout en regardant le spectacle donné par un cirque à la campagne. En revanche, les hommes sont plus ou moins instruits et, dans les illustrations, lisent des journaux, fournissent des explications à leurs fils à propos de phénomènes nécessitant un minimum de savoir, leur adressent des lettres et des poèmes témoignant de leur affection (7). Le dernier texte est accompagné de l’image d’un père donnant l’accolade à son petit garcon.
La femme idéalisée dans les manuels scolaires est aussi celle qui reste jeune et ne fait jamais preuve de lassitude (8). Elle est décrite comme tendre, affectueuse, inquiète pour les siens.
Lorsqu’il s'agit d’une femme qui travaille à l’extérieur, elle est la plupart du temps infirmière, debout, légèrement en retrait du médecin, un homme bien entendu, qui fait l’objet, dans le texte, de tous les éloges de la part des mamans venues faire vacciner leurs enfants. Rien pour l’infèrmière, l’image pallie à cette omission. Son impact serait le plus fort surtout chez des enfants de 9 ans (9). Pourtant, on compte au Maroc 1.009 femmes médecins dans la Santé publique sur un total de 3.198 médecins (10).
Les référentìels de Al Qiraa n’en font aucune mention ni d’ailleurs de celles qui ont conquis des espaces d’activités diverses. Outre le métier d’infirmière, c’est celui de l’institutrice qui est cité lorsqu’il s’agit de la femme qui travaille. Mais pas seulement: la femme est également une Chikha’, texte et image à l’appui! alors que l’homme est chef d’orchestre mais elle est aussi Khabbaza (vendeuse de pain), " qui regagne son logement sordide à chaque fin de journée" ou Hennaya (femme qui orne les mains et les pieds de femmes avec du henné) (11).
Les enfants dont les mères sont pilote de ligne, commandant de bord, conductrice de train, bouchère, agent de police, autrement dit exercant une profession qui rompt avec celles érigées en métiers-vertus, doivent se poser un tas de questions auxquelles l’école ne répond pas. L’élève est là pour écouter et apprendre par coeur, avaler sans poser de questions; faire preuve d’esprit critique c’est faire montre d’indiscipline. C’est dire l’ampleur des dégats des contenus de ces manuels sur la formation et la construction des hommes et des femmes de demain.
Les manuels restent également muets sur le statut de femmes autres que mères et épouses, telles les femmes célibataires, divorcées ou épouses d’un mari polygame.
1.3. L’homme dominant, la femme dominée
Par contre, les profils des hommes qui surgissent au fil des pages à travers l’image ou le texte sont diversifiés. Les métiers qu’ils exercent les présentent comme détenteurs du pouvoir symbolique: charmeurs de serpent, dompteurs d’animaux, directeur de club, ou encore instituteur autoritaire, fkih/Imam, soldat, patriote, pionnier, artiste-peintre, agriculteur, ouvrier du bàtiment...
1.4. La femme est toujours soumise, l’homme est toujours le maitre
Le manuel comporte plusieurs rubriques destinées, en principe, à enrichir les connaissances de l’élève ; parmi lesquelles celle intitulée "Lecture hors classe". Le premier texte proposé est un extrait du roman de Mouloud Faraoun le Fils du pauvre. Le personnage central de l’histoire est un petit garcon, fils unique d’une smala qui n’a que des filles; de ce fait, son père "se plie à toutes ses volontés", son oncle l’adore comme son fils. "J’étais l’unique garcon de la maisonnée, j’étais destiné à représenter la force et le courage de la famille. Je pouvais frapper impunément mes soeurs, mes cousines, etre grossier avec toutes les grandes personnes de la famille et ne provoquer que rires de satisfaction. " On lit plus loin "La sévérité des parents produit fatalement un pauvre diable craintif, faible, gentil et mou comme une fillette!" Ou encore "Je deviens immédiatement un tyran pour la plus petite de mes soeurs, mon ainée de deux ans (…) on ne manquera pas de lui inculquer la croyance que la docilité était un devoir et mon attitude un droit" et meme qu’elle doit remercier Dieu de lui avoir donné un frère.
On ne peut que rester perplexe sur la finalité du choix de ce texte pour des élèves qui entament l’age de l’adolescence. La force de la violence symbolique à l’égard des femmes la réduit purement et simplement à l’esclavage et fait d’elle un etre qui n’a droit à aucun respect. Elle doit encaisser les coups en rendant grace à Dieu puisqu’ils sont venus d’un homme (12). L’homme peut, quant à lui, tout se permettre, laisser libre cours à son agressivité sans limite aucune, avec la bénédiction de l’entourage en plus.
On relève également les épithètes "collés" à la fillette qui font référence à la crainte, la faiblesse, la gentillesse et la mollesse. Caractères devant etre bannis chez un homme sinon sa virilité sera mise en doute. Elle le sera aussi au cas où "son visage serait extrémement pale, son teint si blanc, ses yeux si doux qu’on aurait l’idée que ce pourrait etre une jeune fille timide déguisée en garcon (13)".
L’impact psychologique aussi bien chez les garcons que chez les filles que risquent d’engendrer ces critères physiques ne manquera pas d’entrer en ligne de compte, plus tard, dans le choix du futur conjoint. Dans l’un des exercices liés à cette meme lecon "Les dames étaient belles et gracieuses dans leurs caftans et les hommes élégants avec leur veste " Dans un autre exercice, la jeune fille est jolie comme un coeur, lui est un athlète vif comme l’éclair.
L’accent est fortement mis, et de manière discriminatoire, sur l’image de la femme idéale. C’est une femme jeune, belle et gracieuse mais aussi timide et douce. Les qualités intellectuelles sont occultées, et à mesure quelle avance en age, les stéréotypes s’apparentent plutòt à l’injure. L’exemple qui suit le démontre.
Du roman d’Honoré de Balzac Eugénie Grandet (14), les concepteurs des programmes n’ont choisi que ces lignes pour initier les élèves à la descrìption: "Mme Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing, gauche et lente. C’était une de ces femmes qui semblaient faites pour etre tyrannisées. " L’école incite sans ambages des élèves à un àge difficile à la violence. Ces lignes seront lues et relues, du fait de l’importance de la description dans la maitrise d’une langue, favorisant ainsi l’incrustation de l’idée de violence dans leur inconscient. Ils peuvent dès lors se trouver la femme sur mesure, qui dans leur imaginaire "semblait faite pour etre tyrannisée ".
2. La Pédagogie moderne au service de l'éducation traditionelle
Le recours à la bande dessinée comme outil d’enseignement pédagogique est parmi les méthodes de communication moderne. Ne voulant pas etre en reste, certains manuels en font usage; toutefois, si la méthode se veut parfois innovatrice, ce qu’elle véhicule comme image et discours l’est beaucoup moins.
Preuve en est la lecon de lexique "Autour du verbe prendre" (15). Elle met en scène trois personnages: une jeune fille qui s’est fait voler son sac par deux jeunes hommes qui ont pris la fuite, un agent de la police et un passant. Le mot de la fin revient à ce dernier qui dit au policier: "La vérité, c’est qu’elle a pris des risques en prenant une telle somme avec elle. Elle aurait dù prendre un taxi"
Dans un autre illustré en bande dessinée également (16), la scène se déroule dans un salon. Un couple regarde la télévision en compagnie d’un homme jeune. Le présentateur annonce que "la natalité serait légèrement en hausse. Beaucoup de familles attendent leur 3e enfant ". Le jeune homme s’en félicite, le mari répond que trois c’est trop peu. Il faudrait que chaque famille en ait au moins cinq, la femme réplique en riant: "Il se peut que nous aussi en ayons un troisième bientòt." Ce message rend caduque tout discours sur la limitation des naissances, faisant fi également de la santé de la femme. L’essentiel semble etre la promotion de l’image de la femme procréatrice.
Dans la rubrique "Observons" qui traite des verbes de sentiment, la lecon est dispensée sous forme d’un dialogue tournant autour des "35 heures de travail qu’en direz-vous?"
Le premier employé est pour, et le plus vite possible, "pour faire du sport" ; le second est plus réservé par crainte d’une éventuelle réduction du salaire. "La mère de famille" repond: "Je serai ravie d’etre plus souvent avec mes enfants, de m’occuper d’eux et je serais contente qu’ils aillent se promener avec leur père pendant son temps libre!"
Le sexisme atteint son point culminant dans un poème (17) destiné à apprendre aux élèves le féminin des adjectifs en "eur" et en "eux". Celui-ci est intitulé "les femmes de notre siècle". Voilà ce qu’ils apprennent sur elles:
Coléreuse, rancunière, noire de coeur.
Susceptible, orgueilleuse, prétentieuse
Grondeuse, grommeleuse, grimacière
Querelleuse, irascible, faiseuse de moue.
Boudeuse, jalouse, menace-mari.
Quand elle lui donne quelque chose, elle refuse.
Quand elle accepte, elle s’en moque.
Elle n’a pas peur de lui, elle n’a pas honte de lui
Elle n’a pas peur de lui, elle n’a pas peur du feu.
Elle n’a pas honte des fidèles,
Elle ne croit pas aux chàtiments et ne se voile pas.
Quand on commande, elle n’obéit pas,
Quand on la met en garde, elle ne change pas.
Quand on la conseille, elle n’accepte pas.
A souligner que le "on" désigne certainement l’homme. Lui ne fait l’objet d’aucune remise en question quant à son ròle: il conseille, il commande, il met en garde.
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3. Al Kiraa, Premier niveau. page 78
4. Al Qiraa, Quatrième niveau, page 34
5. Al Qiraa. idem page 30
6. Idem, page 90
7. ldem. page 74
8. ldem. page 68
9. Idem, page 152
10. Genre et développement: aspects socio-démographiques et culturels et la différenciation sexuelle, CERED, 1998, p. 260
11. Al Qiraa, 3e niveau, p. 74
12. ldem. page 115 et 48
13. Texte intitulé Al Batal Al Mahboub
14. Manuel de français, 9e, p. 11
15. ldem, p. 26
16. ldem, p. 63
17. Accord des adjectifs qualificatifs et des adjectifs de couleur, idem.
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