Maghrebines entre violences symboliques et violences phisiques:
Algerie, Maroc, Tunisie

Rapport annuel 1998-1999

 

sommaire

 

L'image de la femme et les violences symboliques à son égard au Maroc

 

IV. La responsabilité de l’Etat et des corps constitués

1. Au niveau des médias

La responsabilité de l’Etat se décline à plusieurs niveaux. D’abord au niveau juridique, car une des sources qui alimentent la violence symbolique à l’égard de la femme réside dans l’ensemble de l’arsenal juridique qui régit son statut au sein de la famille. Aucune législation ne sanctionne pénalement la discrimination fondée sur le sexe, et les campagnes de sensibilisation ou les émissions sur la violence à l’encontre des femmes restent ponctuelles sinon inexistantes. Par conséquent, la révision de ces textes est devenue une nécessité absolue. Le maintien de cet état de fait laisse les portes grandes ouvertes, et en toute impunité, à l’agression et à la violence sous toutes ses formes à l’égard de la femme...

Toutefois, tout à fait récemment, deux initiatives positives ont été entreprises par les pouvoirs publics. Il y a lieu de mentionner, d’abord, la signature d’un accord entre le ministère de la Justice et le FNUAP portant sur la mise en place d’une base de données sur le mariage, le divorce et la violence à l’encontre de la femme (18). Par ailleurs, le secrétariat d’Etat chargé de la protection sociale, de la famille et de l’enfance a de son coté organisé une campagne nationale intitulée "Non à la violence" autour de laquelle pouvoirs publics, ONG féminines et associations de la société civile ont été mobilisés. Les médias ont également contribué à briser le tabou, et la télévision a abordé ouvertement la problématique de la violence à l’égard de la femme. Les deux chaines ont consacré plusieurs émissions large public au phénomène, reportages et témoignages à lappui, suivis de débats avec la participation de responsables gouvernamentaux, juristes, représentants des associations féminines et de la société civile.

Une fois la campagne achevée, la télévision a retrouvé sa routine faite de programmes parmi lesquels des émissions à connotation sexiste entrecoupées de spots qui ne le sont pas moins.

L’implication de la boite cathodique dans cette campagne a révélé l’ampleur du phénomène et prouvé, par là meme, à quel point la télévision est le moyen de communication et d’information le mieux indiqué pour jouer un role majeur en matière d’éducation et de prise de conscience collective de la population. Elle pourrait etre un auxiliaire précieux des lois pour changer progressivement les mentalités; encore faudrait-il que les pouvoirs publics acceptent de jouer le jeu et cessent de l’utiliser de manière manifeste ou latente pour exacerber les pesanteurs sociales quant au role de la femme et occulter la dynamique sociale qui s’opère.

Au fil des jours, on a pu constater que la programmation des émissions consacrée à la violence contre la femme n’étaient qu’une parenthèse que les responsables ont vit fait de fermer. Et la télévision continue à servir de relais au discours rétrograde. C’est d’autant plus grave quelle est "l’objet central pour tout foyer" (19), de par la place qu’elle occupe dans les couches les plus larges de la population.

Certains programmes sont attendus avec impatience, et certains genres sont plus prisés que d’autres, comme la comédie sociale. Or, dans ce genre artistique, les spectateurs avalent la pilule sans se rendre compte, sans se poser de questions; le message est sournoisement instillé, et qui plus est, dans l’allégresse sinon l’hilarité générale. Les éclats de rire accompagnent les pièces de théatre, les Sitcom et autres séries véhiculant une réelle invite à la violence à travers les dialogues, adages et citations humiliantes. Tout cela sous forme de gags. L’un des impacts immédiats de ce genre de productions est que le lendemain de leur passage sur le petit écran, de citations et autres axiomes sont repris et lancés crùment à la figure des femmes dans la rue et d’autres lieux publics. Ce genre d’attitudes est pour beaucoup dans l’acceptation et l’intériorisation dans la mémoire collective de toutes formes de violence déclarée ou symbolique à l’égard des femmes. Pourtant, les deux chaines sont dotées d’un commission qui dispose d’un droit de regard sur le contenu des émissions au stade du scénario. Il ne s’agit pas d’entraver la liberté de création, mais d’éviter les dérapages au relents sexistes et portant atteinte à l’intégrité morale des femmes.

Au niveau de la publicité, les deux chaines étant étatiques, les responsables ont l’habitude d’intervenir au niveau des contenus des spots publicitaires qui relèvent de la communication administrative, c’est-à-dire où l’Etat est le bailleur de fonds, et dont les messages sont destinés justement à changer les comportements. C’est le cas pour la campagne sur la prévention routière (voir l’image de la femme dans l’exemple cité plus haut dans le cadre de cette campagne!) et pour celle réalisée sur la planification familiale.

S’agissant du secteur privé, la préoccupation principale des agences et annonceurs est d’amener le plus grand nombre d’individus à consommer. Or, comme le concepteurs sont des hommes, ils érigent en idéaux les normes et les valeurs dominantes. Le public, très majoritairement analphabète, notamment les femmes, ne sachant opérer une distanciation par rapport au message véhiculé et une sélection vis à-vis du produit, se contente d’intérioriser.

Le premier grief que l’on peut faire aux associations des opérateurs publicitaires est le fait d’exploiter cette ignorance pour passer des messages où l’impact pédagogique est occulté au profit de l’objectif purement mercantile. Car la publicité est en mesure de faire preuve de civisme par des messages publicitaires où la femme n’est pas systématiquement chosifiée et associée exclusivement aux produits de consommation. Et dire que le secteur regorge de compétences bardées de diplomes décernés par des écoles européennes ou américaines de renom!

D’autre part, le traitement infligé à la femme par les publicitaires s’explique, en partie, par le fait qu’aucune loi ne les oblige à respecter l’image de la femme dans les spots amplement dominés par les images de la femme-objet ou de la ‘ménagère". Par ailleurs, des agents de publicité profitent du vide juridique pour enfreindre un certain nombre de règles de conduite qu’ils ont eux-memes élaborées.

Parmi les principes que les professionnels doivent s’engager à respecter figure "le respect de la dignité de la femme: son image, doit etre utilisée dans des conditions telles qu’elle ne soit pas de nature à heurter la sensibilité du public en général". Au mois d’avril 1998, le ministère de la Communication a élaboré dans le cadre d’INFOCOM (colloque sur l’information et la communication) un projet destiné à réguler la profession des publicitaires. Il l’a soumis aux médias et aux professionnels du secteur, mais les fortes réserves exprimées et les remous suscités de part et d’autre ont poussé le département en question à revoir sa stratégie.

Si le Code d’éthique publicitaire trouve la voie vers la concrétisation, le mouvement associatif féminin pourra jouer un ròle déterminant dans la réhabilitation de l’image de la femme dans la publicité par la mise sur pied d’un plan d’action structuré allant de l’instauration d’un dialogue avec les associations professionnelles du secteur à la protestation ou la constitution d’un groupe de pression pour sensibiliser les autres composantes de la société civile à l’importance de cette question.

La responsabilitè des organisations des droits humains et des associations féminines est également à relever. Si ces dernières s’activent dans la lutte pour l’égalité et pour le changement des mentalités, il n’en demeure pas moins que leurs efforts face à l’exaltation de l’image de la femme-objet et de la femme chosifiée dans les médias accusent une certaine déficience à laquelle le Collectif 95 Maghreb Egalité décide de s’attaquer à travers le thème choisi pour son deuxième rapport annuel. Ce qui constitue une contribution à la lutte contre les stèréotypes discriminatoires véhiculant une "violence douce et invisible".

L’un des aspects qui font de la télévision le média le plus redoutable est que ce dernier permet à de larges catégories sociales, sans débourser et sans se déplacer, en restant confortablement assis ou allongé dans "son petit coin" de savourer et suivre un film, une pièce de théatre ou un téléfilm. C’est dire l’ascendant qu'elle pourrait avoir si elle était employée à bon escient. Cette situation accroit la responsabilité de l’Etat dans l’usage qui est fait du petit écran. Meme si les signaux de changements sont perceptibles dans la société, la violence symbolique se perpétue et la télévision la reproduit.

Cette constatation n’innocente guère la presse écrite. A maintes reprises, la femme est declarée responsable de ce qui lui est arrivé et, plus meme, qu’elle le meritait sous-entendent certains. Imputer à la femme la responsabilité des déboires qui pourraient lui arriver se decline en filigrane dans certains articles. Cela est d’autant plus grave lorsque ce genre de jugement provient d’un ancien magistrat et ex-ministre de la Justice, Ahmed Majid Benjelloun, auteur d’une chronique paraissant regulièrement dans Le Matin du Sahara et du Maghreb. Abordant la campagne contre la violence à l’égard des femmes, il écrit notamment: "Tout d’abord la femme est loin d’etre la brebis consentante que l’on mène facilement à l’abattoir. Et sans chercher à noircir, je pense qu’il n’est pas excessif d’affirmer que souvent, elle provoque ce qui lui arrive et que son intelligence et son excès d’ingeniosité poussent l’homme à sortir de ses gonds et à user la seule arme dont il dispose, c’est à dire sa force aveugle et brutale."

La formations des journalistes au sein de l’Institut supérieur de l’Information et la Communication (ISIC) devrait insister davantage sur la sensibilisation à la question de l’égalité dans le traitement de l’information entre l’homme et la femme. Certes, les notions de déontologie et d’éthique professionnelle sont dispensées pour prévenir la discrimination sexiste chez le futur journaliste ou pour attirer l’attention sur le préjudice causé aux femmes par le biais des messages publicitaires ou autres productions télévisuelles, mais d’autres moyens devraient etre envisagés tels l’instauration d’un prix consacrant un travail original sur les luttes des femmes et leur contribution au développement.

Mais force est de constater que la responsabilité de l’Etat ne se situe pas seulement à ce niveau, la sous-répresentation de la femme aux niveaux décisionnels au sein des médias est également déterminante. Elle est à la fois un symptome et une cause de l’inegalité et des discriminations. L’accés des femmes à l’expression et à la décision dans les médias est déterminant pour promovoir l’égalité dans et par la communication. Car les femmes ont des préoccupations communes et sont, d’une manière générale, en butte à des freins et obstacles à leur pleine participation à la vie culturelle, économique, sociale et politique à des degrés différents selon leur statut social. Une representation équitable de la femme au niveau décisionnel contribuirait à la fois à influencer les contenus et les politiques d’accès à l’expréssion. Mais tant que la hiérarchie dans les médias sera masculine, l’information portera sur des sujets qui n’intéressent pas forcement les femmes, les privant ainsi de la Une des publications quel que soit l’intéret de l’information faite sur ou par elle.

Il revient ainsi à l’Etat de leur offrir l’opportunité et plus de chance de s’insérer dans les médias publics en particulier, de créer leurs propres publications en leur accordant des avantages financiers et autres facilités, sachant que le monde des moyens de communication est l’un des plus dominé par le sexe masculin. D’autre part, la concurrence est d’une rare apreté autour de la manne publicitaire dont l’acces pourrait etre ancore plus ardu si le prétendent est une femme, responsable d’une publication.

D’un autre coté, les femmes sont aussi peu sollicitées pour intervenir lors des émissions dites "sérieuses". Il faut dire qu’au Maroc, un homme aura moins de difficultès qu’une femme à se lancer en tant que journaliste, à oser parler en public, à manifester sa curiosité. La répartition des taches dès la plus tendre enfance y est pour beaucoup. Les femmes devraient pouvoir travailler cet aspect pratique au cours de la formation initiale, les programmes des écoles de journalisme et de communication doivent en tenir compte.

Le passage des femmes derrière la caméra en tant qu’auteur et réalisatrice est un facteur susceptible de contribuer à rectifier le tir, car seule une femme peut en montrer une autre telle qu’elle est, sans fantasmes (20). Choisir l’image pour faire passer le message est le moyen d’expression le plus sur pour faire entendre sa voix et atteindre le plus grand nombre de personnes au Maroc aujourd’hui, un pays de 55 % d’analphabètes dont la majorité est constituée de femmes.

Au niveau corporatif, le Collectif de la journaliste professionnelle qui relève du Syndicat National de la Presse Marocaine (SNPM) a sa part de responsabilité eu égard aux objectifs qu’il s’est fixés à sa création, parmi lesquels, celui d’ouvrer pour l’accès des femmes aux postes de décisions dans les médias est particulièrement souligné ainsi que la lutte pour un accès plus soutenu des femmes journalistes aux rubriques politiques. Aucune initiative allant dans ce sens n’a été constatée jusqu’à maintenant, de meme qu’aucune activité du collectif n’a porté sur le sort réservé à l’image de la femme dans les médias.

2. Au niveau des manuels scolaires

S’agissant des manuels scolaires, étudiés dans les écoles, collèges et lycées publics, la perception de l’image de la femme que véhicule leur contenu relève de la responsabilité du ministère de l’Education nationale. C’est lui qui veille sur leur conception, il légitime ainsi aux yeux des élèves, par le texte et par l’image, la démarcation entre les sexes et renforce la répartition des roles dans la société. L’Etat est responsable, car il fait de l’école un instrument privilégié pour véhiculer l’idéologie patriarcale. Est-il besoin de rappeler que ni manuel scolaire ni livre d’histoire programmé par le M.E.N. ne font état du passé glorieux de femmes ayant marqué l’histoire du pays telles "Assayyida Al Horra", "Lalla Khénata", épouse et conseillère du sultan Moulay Ismael ou plus récemment Malika Passi, seule femme signataire du Manifeste de I’Indépendance et journaliste pionnière.

Pourtant, le ministère de l’Education nationale est le département le plus féminisé à la base et qui compte, depuis quelque temps, des femmes occupant de hautes responsabilités dans l’administration centrale et meme des femmes déléguées. A-t-on besoin de rappeler, dans cet ordre d’idées, à ceux qui pensent et élaborent les programmes scolaires que la femme a pu accéder au poste de ministre?

La responsabilité est à retenir aussi en ce qui concerne la contribution de l’école au renforcement du cliché selon lequel les femmes n’aiment ou ne sont pas douées pour certaines matières particulièrement les maths ou encore que, pour elles, devenir ingénieur ou physicien est trop difficile car elles n’ont pas le souffle pour des études aussi longues. Les colporteurs de ces préjugés vont jusqu’a imputer cet état de choses à une "différence biologique". Or, la plupart des études, de par le monde, montrent que les femmes naissent avec autant, voire plus, d’aptitudes scientifiques que les hommes (21). Le coupable n’est donc pas la différence biologique mais essentiellement la forte pression d’ordre culturel. Les stéréotypes sexuels poussent les garcons vers certaines filières renommées masculines et découragent les filles. Le système éducatif et les attitudes culturelles ne font que cautionner cette tendance (22).

La responsabilité de l’immobilisme, qui a caractérisé pendant des décennies les programmes scolaires, incombe également aux associations de parents d’élèves, y compris ceux dont les enfants fréquentent les écoles privées les plus huppées, qui n’ont jamais abordé, du moins publiquement, la question de la propagation du sexisme à travers les livres scolaires. Jamais une association de parents d’élèves n’a pris l’initiative d’organiser un colloque, séminaire ou rencontre sur les attaques faites aux femmes à travers les manuels scolaires. Comment le ferait-elle alors que les statuts de ces associations soulignent dans l’article 2 du chapitre V, relatif à la composition des membres de ces associations que "les mineurs et les femmes mariées devraient avoir l’autorisation de leur père, tuteur ou mari " pour en devenir membre!

Il est temps pour que les planificateurs officiels des programmes scolaires se penchent sur la question des manuels scolaires pour repenser leur contenu avec le souci de mettre fin à ce décalage entre la réalité de la femme et l’image reproduite d’elle par les manuels. Ils se doivent d’aller plus loin, faire preuve de vigilance, contrer l’obscurantisme et anticiper sur l’avenir, un avenir de modernité, d’égalité entre les sexes. Parmi les mesures urgentes à mettre en application, l’introduction de la culture des Droits de l’Homme à l’école. Que les différentes recommandations prises au cours de séminaires, colloques et autres rencontres voient enfin le jour.

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(18) Parmi les objectifs de cet accord, le renforcement du système de collecte de données sur les mariages et les divorces à travers la formation de 2.100 Adouls, la sensibilisation des juges matrimoniaux, des magistrats, des chercheurs et des responsables de la sùreté nationale à la question de la violence contre la femme ainsi que la publication périodique de statistiques sur les mariages et les divorces.

(19) L’enquète nationale de la famille de 1995 a révélé que 65% des ménages disposent d’un téléviseur, 36,5% en milieu rural contre 87,2% en milieu urbain.

(20) Les films qui ont, ces dernières années, le plus sensibilisé à la question de la femme ont eu comme scénariste ou dialoguiste des femmes: Farida Belyazid pour notamment Poupées de roseaux, A la recherche du mari de ma femme et Fatéma Loukili pour Femmes et... Femmes

(21) Le sexe des sciences, le Monde diplomatique, de juin 1997.

(22)Genre et développement: aspects socio-démographiques et culturels de la différenciation sexuelle, CERED 1998, p. 122-123.

 

 

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