Maghrebines entre violences symboliques et violences phisiques:
Algerie, Maroc, Tunisie

Rapport annuel 1998-1999...

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Violations des droits des femmes en Tunisie et violences dans le travail

I. Introduction

 

Le travail rémunéré qui favorise l’autonomie financière et la conquete de l’espace public est un des facteurs privilégiés de l’émancipation des femmes. C’est pourquoi, dès l’Indépendance de la Tunisie, cet aspect a été largement mis en exergue pour présenter un des aspects privilégiés de l’émancipation des femmes tunisiennes. Et il est vrai que le travail leur a permis de briser les représentations traditionnelles et d’exprimer, en dehors du foyer où elles étaient confinées, leurs capacités et leurs compétences. Toutefois, le travail salarié constitue aussi pour les femmes, plus que le lieu d’une libération, celui d’une double exploitation (au foyer et dans l’entreprise) sur laquelle se greffent trop souvent des conditions si précaires, parfois si contraignantes ou si humiliantes qu’elles ne font que renforcer les pressions psychologiques et physiques que la société fait peser sur elles.

Bien que le Code du statut personnel accorde aux femmes des droits au sein de la famille et dans le couple, que le Code du travail se veuille égalitaire, la réalité vécue par les travailleuses est là pour nous montrer que c’est souvent dans et par le travail que les violences — des plus insidieuses aux plus flagrantes — s’exercent sur les femmes, limitant et entravant de ce fait l’élan libérateur attendu de leur accès au marché du travail, reflétant ainsi la distorsion existant entre l’image que l’on veut donner de la condition des femmes dans le pays et la réalité vécue.

Aussi nous a-t-il paru important dans le cas de la Tunisie, qui s’enorgueillit d’avoir une législation des plus égalitaires, de focaliser sur le travail le rapport que le Collectif 95 Maghreb Egalité consacre chaque année aux violences à l‘égard des femmes et aux violations de leurs droits. Et l’on est en droit de se demander dans quelle mesure les femmes travailleuses ne seraient pas les premières victimes des crises économiques et des distorsions sociales, et ce, malgré leurs acquis sur le plan juridique?

II. Contexte général

L’orientation vers une plus grande libéralisation, entamée dès le milieu des années quatre-vingt dans le cadre du Programme d’ajustement structurel, visait le rétablissement rapide des grands équilibres macro-économiques déstabilisés par la crise, ainsi que la relance de la croissance et la restructuration de l’économie tunisienne.

La relance de l’économie tunisienne est par ailleurs largement tributaire de l’investissement étranger et exige la mise en place de toute une stratégie en vue d’attirer les investisseurs. A ce titre, l’accord de partenariat conclu avec l’Union européenne est entré en vigueur en mars 1998: il offre donc des opportunités pour commercialiser des produits fabriqués en Tunisie è moindre coùt sur un marché estimé à plus de 350 millions de consommateurs à pouvoir d’achat élevé, tout en facìlitant la vente des produits ètrangers sur un marché tunisien particulièrement friand d’articles importés.

Les études prévisionnelles estiment que les effets globaux de cette ouverture se traduiraient à court terme par une amélioration du bien-etre de 0,5 % du PIB, à condition qu’il y ait allocation des ressources vers des activités plus productives. Plusieurs lois et dispositions ont été adoptées pour attirer l’investissement extérieur: un code unique d’investissement, la convertibilité du dinar, la création de banques d’affaires, la réductìon du cout des connexions au réseau Internet, la réduction des tarifs téléphoniques. Une stratégie est donc adoptée pour renforcer l’investissement extérieur qui se base sur certaines actions, parmi lesquelles: l’identification des activités et secteurs dans lesquels la Tunisie peut attirer l’investissement, la construction d’une image moderne de la Tunisie...

Sur le plan économique, les coùts d’ajustements ou de restructuration associés aux réformes économiques dans le cadre de ces accords sont estimés à 70 M.D.T. à court terme et 287 M.D.T. à long terme.

Sur le plan social, cette restructuration suppose une parfaite mobilité des travailleurs et travailleuses dans le cadre d’une meilleure allocation des ressources vers les secteurs les plus productifs. Toutefois, cette mobilité se traduit le plus souvent par une perte provisoire ou définitive d’emploi, particulièrement en ce qui concerne la main-d’oeuvre féminine. Les taux de chomage révélés par le dernier recensement de 1994 sont respectivement de 15% pour les hommes et 17,2 % pour les femmes.

En 1994, dans tous les gouvernorats (1) du pays, le taux de chomage est plus élevé chez les femmes que chez les hommes, les gouvernorats de Zaghouan, de Siliana, du Kef, de Gafsa affichaient un taux de chòmage supérieur à 30% pour les femmes contre 20% pour les hommes. Entre 1984 et 1994, le taux de chomage est en augmentation dans tous les gouvernorats, exception faite de Monastir, Ben Arous et Jendouba.

Ainsi, les coùts sociaux de l’ajustement sont sensiblement différents de ce qu’en dit le discours officiel en mettant en effet l’accent sur les créations d’emplois dont les investisseurs étrangers seraient pour une grande partie à l’origine (86.863 emplois nouveaux), on oublie souvent de signaler les licenciements et le chòmage des jeunes. En 1994, 505 sociétés (où le taux d’emploi se situe entre 3% et 4% contre 10% à 11% en Allemagne et aux Etats-Unis) avaient l’intention de licencier 60.390 salariés parmi elles, 346 auraient respecté les procédures légales, 151 ont licencié leur personnel de manière unilatérale et 8 ont conclu des accords avec les salariés (2). Par ailleurs 18.000 jeunes titulaires de diplomes universitaires sont en attente de leur premier emploi; et on ne dénombre plus la masse de jeunes, dans les villes et dans les campagnes qui se retrouvent, à la suite d’échecs scolaires, en fin de cycle primaire ou secondaire, chòmeurs.

Or c’est au nom de l’impératif de la restructuration économique, de la libéralisation, de la mise à niveau et pour pallier au manque de qualification et de formation que les entreprises licencient une partie de leur personnel. Par ailleurs, la mise en place de contrats à échéance déterminée permet le recrutement à bon marché d’une main d’oeuvre que l’on stabilise rarement.

C’est d’abord dans le secteur industriel (où une grande partie de la main-d’oeuvre additionnelle est à la recherche d’un premier emploi et où les conditions de précarité sont largement répandues dans les secteurs les plus féminisés) et aussi dans le secteur agricole (au niveau des emplois salariés, qui sont pour la plupart des emplois occasionnels et saisonniers) que ce phénomène est le plus fréquent.

Retard des zones rurales, taux de chòmage croissant touchant à présent les jeunes diplòmés, paupérisation des couches pauvres de la société de plus en plus en difficulté face à la fois à la flambée des prix (qui touche méme les produits de première nécessité suite au désengagement progressif de l’Etat et de la Caisse de compensation) et à la course à la consommation, vont pourtant de pair avec une promotion des classes moyennes.

Recherchée par le régime, celle-ci a permis l’enclenchement d’une série de mesures en vue de permettre à ces catégories sociales l’accès a la propriété et à certains niveaux de consommation (prets divers pour l’acquisition de logements, de voitures, pour bénéficier de vacances et faire face à des dépenses diverses, achats de moutons pour l’AID, mariages, circoncisions, aménagements de l’habitat, rentrées scolaires, etc).

Toutefois, au moment où la volonté de s’intégrer dans l’économie mondiale pousse au désengagement de l’Etat et à la libéralisation de l’économie, les coùts sociaux que ces nouveaux choix comportent sont en grande partie le produit de l’absence d’un débat réellement démocratique dans le pays. En effet, deux grandes tendances paradoxales s’entrechoquent et sont à l’origine du profond malaise qui traverse toute la société tunisienne d’une part, l’adoption du modèle libéral sur le plan économique, d’autre part la carence de citoyenneté et le déficit d’une libéralìsation de la vie politique.

La situation en Tunisie, sur les plans dont nous venons de parler, se caractérise donc par une ambivalence qui donne du pays une image en quelque sorte dédoublée dans laquelle, selon l’angle de vue, on peut retrouver le meilleur et le pire. C’est cette ambivalence qui crédibilise une partie du discours dithyrambique du régime comme celui, bien plus pessimiste, d’une certaine opposition.

L’idéologie du libéralisme économique et du développement cache les retards importants en zones rurales, le chòmage, les licenciements et l’extreme pauvreté d’une partie non négligeable de la population. Les avantages dont bénéficient les classes moyennes et le luxe insolent d’une nouvelle bourgeoisie d’affaires et commerciale arrivent à donner l’illusion d’une population en bonne santé, mais cachent l’appauvrissement de plus en plus grand des couches inférieures de la société.

Cette ambivalence est à la source d’un malaise généralisé qui pousse à l’hégémonie des attitudes individualistes au mépris des intérets de la communauté. Les plus désarmés sont les victimes de ces attitudes, véritables "loi de la jungle".

Parmi ces victimes, les femmes, prises entre une législation qui se veut émancipatrice et des mentalités suivies de pratiques qui le sont beaucoup moins, subissent dans la vie privée et publique toutes sortes de pressions qui, lorsqu’elles deviennent violations de leurs droits, sont assimilables à des violences. Cela est particulièrement flagrant dans le cadre du travail.

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1. in Réduction de la pauvreté urbaine: cadre d’action au niveau municipal. Phase I, Azzam Mahjoub, Hatem Zaafrane. Tunis 1998.

2. Ces chiffres sont fournis par le Rapport "Journées sur l’emploi" des 11-12 et 13 juillet 98

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