Maghrebines entre violences symboliques et violences phisiques:
Algerie, Maroc, Tunisie

Rapport annuel 1998-1999...

 

sommaire

Violations des droits des femmes en Tunisie et violences dans le travail

IV. Vécu des travailleuses : contròle social, exploitation, violence physique

Célibataires ou mariées et mères de famille, toutes les femmes qui travaillent le font dans des conditions défavorables voire méme déplorables. Les conditions de précarité spécifiques du monde du travail féminin traduisent les violations de droits des femmes et les violences exercées à leur égard; ces violations voire ces violences vont du contròle social à l'exploitation jusqu'à la violence physique comme en témoignent les femmes enquetées.

1. Le contròle social

Par la violation du droit au travail

Pour accéder au travail, certaines doivent, encore aujourd'hui, dépasser l'écueil d'un père, d'un frère, d'un mari qui n'acceptent pas sans conditions cette sortie dans l'espace public (13).

  • Cas de Radhia R...

Jeune fille de 25 ans habitant à Fouchana, n'ayant pas réussi à son baccalauréat, ses frères ainés l'ont aidée à suivre un cycle de formation en informatique. Son diplome en main, elle s'est mise en quete d'un emploi difficile à trouver puisqu'elle doit respecter à la lettre les conditions de ses frères: le lieu de travail ne doit pas etre éloigné du domicile, elle ne doit en aucun cas prendre un bus. Elle a le choìx entre travailier à Fouchana (où elle habite) ou Ben Arous localité voisine où l'un de ses frères peut l'accompagner et retourner la chercher. La deuxième condition est que l'un de ses frères s'entretienne avec l'employeur pour juger de sa moralité. Il faut aussi que celui-ci accepte que l'un des frères vienne "contròler" sa soeur sur le lieu de son travail. En fait, ils auraient aimé la voir "rangée" comme sa jeune soeur mariée à un Tunisien travaillant en Arabie saoudite ou sa soeur ainée au foyer elle aussi et mère de 4 enfants.

Finalement, "ils veulent bien que je limite mon activité professionnelle à des cours particuliers dispensés aux enfants des voisins et qui me permettent d'avoir de l'argent de poche. Pour eux, l'essentiel est que je trouve un mari qui me prenne sous sa coupe. "

  • Cas de Najia ... mariée, mère de deux filles

N'ayant pas réussi ses études supérieures en Tunisie, Najia est allée en Irak éudier les Lettres arabes. Mais elle a du, d'abord, épouser un Tunisien travaillant dans ce pays car ses frères ne voulaient pas qu'elle aille étudier seule en pays étranger. Ayant terminé ses études et revenue en Tunisie avec son mari, installés tous deux à Jradou (dans le gouv. de Zaghouan) son mari a changé d'attitude, n'hésitant pas à la frapper pour des futilités. La cause principale de sa violence: le voeu exprimé par Najia d'enseigner l'arabe. Ayant un niveau d'instruction de 3e année secondaire, il considère son besoin de travailler comme un caprice de femmes. Il l'empeche de meme, et avec la meme violence, de continuer ses études supérieures pour la préparation d'une agrégation.

  • Dossier 22-9-98

Agée de 49 ans, non scolarisée, mariée depuis 30 ans et ayant 6 enfants, la plaignante est femme de ménage et son mari ouvrier. Elle a été victime de violences physiques, verbales et sexuelles durant toute sa vie conjugale. Elle a porté plainte la première fois en 1979 et le mari a été arreté une semaine, puis elle a retiré sa plainte. En 1998, elle a été battue par son mari qui exigeait qu'elle quitte son travail. Elle a quitté le domicile conjugal et a porté plainte sur la base d'un certificat médical. Le mari a entamé une procédure de divorce pour abandon du domicile conjugal (14).

Par l'obligation de travailler

De celle que l'on empéche de travailler à celle que l'on force à travailler sans égard pour son àge ou ses aspirations réelles (des petites filles et des jeunes adolescentes sont "placées" dans des familles comme "bonnes", quasiment vendues par des parents cupides ou extremement pauvres qui encaissent les salaires, et ce par l'intermédiaire de "samsar" qui encaissent leur commission), sans parler de celle qui est pénalisée dans sa famille pour son travail, la gamme des mauvaises conditions au travail est variée.

Par le contròle de l'argent des épouses

Certaines en arrivent méme à divorcer. Ainsi, cette femme de 42 ans qui a déclaré que son mari lui prend la totalité de son salaire ne lui laissant que 50 D sous prétexte qu'il paie sa part de loyer, électricité, eau. A signaler que de son còté, il est cadre bancaire alors quelle n'est que secrétaire, que son salaire est de 550 D.T. alors que le sien n'est que de 250 D.T. Une autre est accusée par son mari de se prostituer. Une autre encore voit son salaire totalement géré par son mari qui gère aussi son carnet de chèques (sur lequel il la force à faire los gros achats).

  • Dossier 28-7-97

Agée de 37 ans, d'un niveau d'instruction secondaire, mariée depuis 7 ans et sans enfants, la plaignante est institutrice.

Elle a subi, depuis les premiers jours de sa vie conjugale, des violences physiques et morales de la part de son mari. Cela parce que le mari (agé de 47 ans et gérant) veut récupérer le salaire de sa femme, ce qu'elle a toujours refusé. Pour la punir, il refuse de contribuer à toutes dépenses en dehors de la nourriture. Elle a du donc supporter seule les autres charges. Devenue anxieuse et après consultation d'un psychiatre, elle obtient un congé de maladie de longue durée et a peur pour son avenir professionnel.

La gestion de l'argent pose autant de problèmes aux femmes que la gestion de la famille elle-méme et ce, quels que soient le niveau d'instruction des femmes ou l'emploi occupé.

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13. Les cas qui suivent ont été collectés dans le cadre de I'enquéte effectuée pour les besoins de ce rapport.
14. Ces deux dossiers ont été fournis par le Centre d'écoute.

 

2. Surcharge, pénibilité, double journée de travail

Pour les ruraux comme pour les citadins, la division sexuelle du travail, produit de la société patriarcale, fait que les taches ménagères et éducationnelles demeurent pour l'essentiel des taches féminines. Ceci se trouve à l'origine de l'allongement des journées de travail des femmes et de leur pénibilité, comme le montrent de nombreuses études.

Cette surcharge de travail est particulièrment accentuée dans le milieu rural et agricole, où on a pu constater (dans une enquete nationale sur le budget-temps des ménages ruraux et le travail invisible des femmes rurales en Tunisie) (15) que l'emploi du temps quotidien des femmes est nettement supérieur à celui des hommes, quels que soient l'age et le statut dans la famille, pour les deux genres. Cette enquète a permis en outre de dégager la typologie des activités domestiques et du travail invisible non rémunéré, dont la comptabilisation par le temps et non par l'argent et le revenu permet d'en saisir l'ampleur.

La journée moyenne du travail des femmes dans les ménages agricoles est de 10 heures et dépasse les 12 heures pour certaines régions du pays, comme le Nord-Ouest. Ce sont les femmes qui, dans le ménage, ont l'emploi du temps le plus chargé alors qu environ 1 % seulement est consacré au travail salarié. Cet horaire est supérieur de 2,84 h en moyenne à celui des époux; quant aux filles de ces ménages, avec 6 h de travail quotidien elles ont, par rapport aux fils, un surplus horaire de 3,92 h.

La dominance des activités non rémunérées caractérise l'emploi du temps des femmes des familles agricoles: elles représentent 97 % du budget-temps de l'épouse (dont une partie importante est accomplies dans le travail agricole), 89 % de celui de la fille, alors que le travail non rémunéré represente 61 % de l'emploi du temps du chef d'un ménage agricole et 48 % du travail quotidien du fìls). Dans le secteur privé, les ouvrières agricoles travaillent, quant à elles, un minimum de 12h par jour.

Pour les femmes citadines travaillant dans différents secteurs, une typologie semblable pourrait etre effectuée en tenant compte, de plus, du temps passé dans le déplacement du domicile au lieu de travail. Le cas de F....M... est celui de milliers de femmes qui travaillent.

  • Cas de F... M... secrétaire dans une administration

Agée de 33 ans, mère d'une fille de 5 ans, habitant à El Mourouj IV (à environ 30 km de Tunis) et travaillant au ministère des Finances, à Tunis, ses occupations sont les suivantes: levée à 6 h du matin, elle consacre jusqu'à 7 h 30 pour ses soins personnels, ceux de sa fille, le petit déjeuner puis le dépot de sa fille en garde chez sa mère, qui habite près de chez elle. Prenant le bus à 7 h 45, elle n'arrive au travail qu'à 8h25 parfois en retard. Sortie à 13 h, retournée à la maison à 13 h 45, elle réchauffe le repas préparé la veille, déjeune avec son mari, entasse les assiettes dans le lavabo et ressort pour la séance de l'après-midi. Sortie à 14 h 30, elle n'arrive qu'à 15 h 15 pour ressortir à 17 h 45. S'il fait encore jour, elle fait des courses avant d'aller chercher sa fille et regagner son logis à 19 h 30. Elle entre immédiatement à la cuisine et prépare le repas du soir, s'occupe de sa fille, la fait diner, la couche (vers 21 h), se met enfin à table avec son mari vers 21 h30. Mais elle aura préparé auparavant, avec le repas de la nuit, le déjeuner du lendemain et fait un ménage sommaire. Vers 22 h 30 elle tient à peine debout. Si elle n'est pas trop fatiguée elle tricote en parlant avec son mari. Coucher à 23 h 30. Les vendredis après-midi où elle ne travaìlle pas au-dehors, elle fait le grand ménage, le samedi après-midi étant consacré aux sorties familiales et aux visites, le dimanche matin au marché et à la lessive. Dimanche après-midi, Ouf! relàche. La journée commence à 6 h du matin quotidiennement, terminée à 23 h 30, certe employée, comme des millions d'autres, aura utilisé en temps de travail réel 13 heures par jour et 3 heures de transport: elle aura donc été occupée d'une manière stressante durant environ 16 heures 30 minutes. C'est ce qu'on appelle une double journée de travail.

  • Cas de la SOPOTEX (Béja) (16)

Les heures de travail se situent entre 10 h et 14 h par jour avec des salaires, en moyenne, inférieurs au salaire minimum. Les pauses pour déjeuner ne dépassent pas 15 minutes.

Dans certaines familles de type moderniste dans lesquelles le nombre d'enfants est réduit et les femmes possédant des diplomes comme les hommes occupent des postes de cadre et de responsabilité, l'attitude plus participative des hommes permet un allègement sensible des taches domestiques favorables à un investissement plus grand dans la carrière (17). De plus, l'accès à un certain confort permet aussi l'allègement des taches ménagères par une utilisation plus fréquente de matériel électroménager (machines à laver le linge et parfois la vaisselle) et surtout par le recours régulier aux services d'une aide ménagère.

Il va sans dire que l'importance du temps consacré aux taches familiales diverses et la nature harassante et répétitive de ces taches ne peuvent pas etre sans influence sur le travail des femmes provoquant soit un investissement atténué dans la carrière et une recherche modérée de promotion (le travail est encore considéré, par un grand nombre de femmes, comme un appoint à celui de l'homme), soit un obstacle réel à l'emploi et à la promotion. Dans tous les cas, ce "travail invisible" qui n'est ni valorisant ni comptabilisé provoque une surcharge et une pénibilité dont on voit mal les limites et qui se traduit pour les travailleuses par des pressions psychologiques et physiques quotidiennes, provoquant une usure précoce de l'énergie des femmes ainsi que de leur potentialité productives et créatives.

Prisonnière de son statut de mère et d'épouse, la travailleuse arrive sur le lieu de travail déjà sous pression, son énergie déjà grignotée et sa force de travail en grande partie consommée par ce "travail invisible" dont bénéficie l'ensemble de la société et qui ne lui est pas décompté. Les femmes ne se trouvent donc pas dans les mémes conditions de travail que les hommes et les formes de violences larvées qui s'exercent sur elles dans la famille comme les violences directes se surajoutent à celles vécues sur le lieu de travail portant atteinte à leurs droits de citoyennes et de travaìlleuses.

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15. " Budget-temps des ménages ruraux et travail invisible des femmes rurales ", Souàd Triki, CREDIF, Tunis, 1998
16. Journal Ec-chaab 13 juin 1998
17. "Femmes diplomées. Pratiques novatrices ", chap. VII. Synthèse et typologie. Dora Draoui Mahfoudh

 

3. Vulnérabilité des travailleuses: victimes de premiers rangs

Les travailleuses ont été les premières touchées par les crises de la dernière décennie. Ainsi, de 1984 à 1989, la population féminine occupée est passée de 388.900 à 386.100 avec un taux d'occupation évoluant de 21,8 % à 20,3 % (18). Cette baisse du travail féminin a été particulièrement sensible dans le secteur des industries manufacturières où la population travailleuse féminine est la plus nombreuse. Durant ces memes années, la population occupée dans ce secteur est passée de 177 500 en 1984 à 165 700 en 1989. Ce sont les femmes qui travaillent dans le secteur industriel qui ont accusé la plus grande perte d'emplois: elles représentaient 51,5 % de la population active occupée en 1984, et ce taux a baissé jusqu'à 43,3 % en 1989. Leur emploi déjà précarisé par les crises économiques l'est aussi, sous une autre forme, dans la situation actuelle de relance et de l'ouverture économique. En effet, la remontée effectuée dans les années quatre-vingt dix, avec une population féminine occupée de 534 680 en 1994 parmi lesquelles 211 047 pour les seules industries manufacturières, n'illustre pas nécessairement une relance de l'emploi féminin: la politique de la flexibilité de l'emploi, avec l'entrée en vigueur des contrats à échéance déterminée limite très nettement la fixation des travailleuses dans leur emploi et par la meme la portée de cette relance en accentuant la vulnérabilité de l'emploi féminin.

Ce sont donc les femmes qui sont les premières à perdre leur emploi dans le mouvement d'ajustement étant donné leur moindre formation, leur moindre qualification, leur moindre mobilité. Selon les représentants syndicaux de la fédération du textile, les affaires opposant employeurs/employées se comptent par centaines et ce, dans toutes les régions du pays (19). Ceci est illustré par les témoignages suivants recueillis au courant de l'année 1998.

  • Affaire SARRASA (ex. Marsa Mode) confection

Il s'agit d'une entreprise opérant sous la loi d'avril 1972. Elle compte 124 ouvrières permanentes et près de 60 contractuelles. Les femmes viennent frapper à la porte pour etre embauchées et commencent, dans leur majorité comme apprenties pour devenir ensuite ouvrières. Les plus anciennes ont 26 et 30 ans d'ancienneté tandis que les plus récentes sont là depuis 17 ans. La crise a éclaté en mai 1998 alors que l'entreprise appartenait à des investisseurs allemands. Ces derniers, évoquant des problèmes économiques menacant la survie de l'entreprise, ont incité le personnel à partir en contrepartie d'une indemnité de 1 000 dinars. Face au refus des ouvrières, la gérance a été confiée à un Tunisien avec mission de se débarrasser des travailleuses permanentes et de ne retenir comme formule de recrutement que le contrat à durée déterminée. Il a supprimé la prime de rendement, arrété le paiement des cotisations à la C.N.S.S. (qu'il prélevait toutefois sur les salaires!). Puis un jour que le personnel était en séance de négociations avec lui, il fit venir un huissier-notaire pour lui faire le constat d'une grève anarchique.

  • Affaire Berrebi: Confection

Invoquant des difficultés économiques dues à la crise du secteur du textile, cette entreprise a procédé à des licenciements. Premières licenciées les responsables syndicales. Il a fallu l'intervention du secrétaire général de I'U.G.T.T. pour que tout rentre dans l'ordre.

  • Affaire Supra-Moda (Siliana)

Los ouvrières sont licenciées par leur employeur italien sans explications (20).

  • Affaire Julissa (Bizerte)

Cette entreprise a fermé ses portes sans prévenir et sans payer d'indemnité aux ouvrières. Celles-ci ont porté plainte (21).

  • Affaire Miasis (confection) (Ain Zaghouan)

Les ouvrières de cette entreprise italienne sont une cinquantaine travaillant parfois de nuit. Elles n'ont pas droit à un carnet de soin. Les cotisations à la CNSS sont prélevées par l'employeur sur la paye des oeuvrières qui n'ont jamais de fiche de paye. Au moindre mouvement de contestation. il appelle la police, la faisant intervenir jusqu'à l'intérieur de l'usine.

  • Cas de la SOPOTEX (Béja)

Cette société a recours à des contrats à durée déterminée. Celles qui sont recrutées par l'intermédiaire du bureau de l'emploi ne sont pas intégrées à la fin de leur stage. Elles font l'objet de licenciements et d'autres ouvrières sont recrutées, à leur place, de la meme manière. Elles n'ont pas eu de couverture sociale durant 4 années.

  • Cas de la société "EI Kheir", à Ben Arous

Elle emploie 80 ouvriers agricoles et autant d'ouvrières. Très peu nombreuses sont celles qui font partie du personnel permanent. Elles n'osent pas revendiquer leurs droits de peur d'etre licenciées.

  • Affaire de la société avicole Fendri (Sedjounui)

On enregistre actuellement 8 affaires en justice pour revendications d'intégrations et de tenues de travail.

Dans le secteur informel, les employées ne bénéficient pas de couverture sociale et sont 'licenciables' à tout moment. Elles souffrent de plus souvent de mauvaises conditions de travail, ont parfois des horaires harassants et sont victimes, surtout lorsqu'elles sont très jeunes, de violences physiques et psychologiques diverses.

  • Cas de Mélika, masseuse dans un bain maure (banlieue de Tunis)

Elle a été licenciée après 5 années de service pour avoir revendiqué le droit à une couverture sociale. Ses collègues la précédant de plusieurs années dans le meme emploi sont dans la meme situation et n'ont pas droit au congé de maladie alors qu'elles sont exposées, quotidiennement à et à longueur d'années, à l'humidité du "hamam". Cette situation s'étend à tout ce secteur où les risques professionnels sont grands et la protection sociale quasiment nulle.

  • Cas de Mabrouka, femme de ménage dans le bureau d'un entrepreneur réputé

Occupant depuis 8 ans le poste de "cheftaine", elle s'occupe uniquement des bureaux directoriaux. Pour cette tàche, elle touche un salaire de 80 D par mois, n'a droit à aucun congé annuel et ne bénéficie que du repos hebdomadaire du dimanche. Elle n'a aucune couverture sociale, "Si je lui domande uno augmentation de salaire, il me rétorque qu'il n'aura aucun mal à me remplacer si je décide de m'en aller." Dans cette entreprise, le "patron" s'arrange pour faire travailler les "femmes de ménage" plus que le temps reglementaire fixé à 3 h, sans payer d'heures supplémentaires. "Quand on fait ce genre de travail, on n'a pas le droit de tomber malade. Celle qui a la malchance d'étre malade peut perdre son travail. Bien sur, ses journées d'absence sont déduites de son salaire."

Dans certains secteurs (industriel, agricole, informel), le licenciement peut donc intervenir à tous moments, sous le moindre prétexte, sans aucun respect dos droits et de la législation en vigueur. Touchant en particulier une main-d'oeuvre féminine peu qualifiée, peu revendicative et mal informée sur ses droits, elle traduit une discrimination réelle dans le travail qui se glisse insidieusement ou clairement entre l'employeur et l'employée donnant lieu à toutes formes d'abus, à des violences qui se manifestent dans les horaires imposés, dans les conditions de travail en général, dans les problèmes de promotion des femmes et à un niveau maximal, dans le harcèlement sexuel et les violences physiques.

Face à ces derniers comportements, trop souvent le "mur du silence" se referme et peu de plaintes se trouvent etre déposées ou enregistrées. Et il faut bien le dire, la travailleuse accoutumée à la violence rencontrée dans la famille ou dans la rue, a tendance à "banaliser" celle rencontrée dans le travail par crainte aussi de perdre son emploi.

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18. Ces chiffres et les suivants sont donnés par le dernier recensement national qui date de 1994.
19. Les cas qui suivent ont été collectés dans le cadre d'une enquète effectuée pour les besoins de ce rapport auprès de responsables syndicaux de l'U.G.TT. (1998).
20. Journal Ec-chaab, 26-5-1998. (21) Id. 7-3-1998

 

4. Défaillance de la protection et abus dans l'exploitation

En ce qui concerne, los "aides ménagères", surtout lorsqu'elles sont employées comme "bonnes couchantes", leurs horaires évoluent entre le lever des "patrons" et leur coucher. Comme nous l'avons vu dans les développements sur la législation, le code du travail passe sous silence la spécificité de ce secteur particulièrement vulnérable et ne prévoit pas des mesures de protection adéquates aux abus souvent excessifs et inhumains exercés sur celles qui y travaillent.

  • Cas de Meriem (23 ans)

Elle travaille dans une famille, dans la banlieue nord de Tunis. Le mari est ingénieur et l'épouse est femme au foyer. La famille a deux enfants: un jeune homme de 24 ans et une jeune fille de 22 ans. Originaire de Ghardimaou, Meriem travaille chez eux depuis l'age de 16 ans. Son horaire de travail se situe entre 6 h du matin (préparation du petit déjeuner) jusqu'à 23 h 30 avec une pause déjeuner de 13 h à 14 h, une pause télévision entre 16h30 et 18 h, une pause diner entre 20 h 30 et 21 h 30. Elle effectue donc environ 13 heures de travail réel et est à la disposition do la famille pendant environ 17h (!).

  • Cas de S... (18 ans, aide-ménagère)

Elle travaille depuis l'àge de 8 ans chez un couple d'enseignants habitant Tunis et ayant deux enfants de 8 et 14 ans. "Ma famille habite le Kef, et je vais les voir une fois par an, en été, lorsque ma matresse va passer deux semaines à Sfax, dans sa famille. Je suis bien traitée, comme une de leurs filles. Mais le travail est dur, surtout quand les enfants étaient plus jeunes. Je m'occupe de tout, depuis le matin jusqu'au soir. Je me réveille avant eux, à 6 h et je prépare le petit-déjeuner, je fais le ménage, la cuisine, je repasse, je lave la lessive. Quand les enfants étaient plus jeunes, c était moi qui m'occupais des couches. Quand ils ont des invités le soir, je reste jusqu'à leur départ. Je me couche en général vers 22 h."

Quant à Mme F.B.M (22), son horaire d'activité se situe entro 6 h du matin et 21 h.: elle offectue en moyenne, entre le travail salarié et le travail familial, environ 14 h de travail (étant exclues les deux poses repas de midi et du soir et inclus le temps passé dans les transports).

A son point extréme, la violence accumulée engendre la violence comme en atteste le cas de cette petite aide-ménagère:

"Une jeune employée de maison, agée de 16 ans, a assassiné une femme de 60 ans et un bébé de 3 ans en plein centre de la Morsa. Mobile du crime: la fillette a mal supporté, d'après ses "aveux", les "ordres" de la grand-mère et a été excédée par le travail qu'elle faisait pour s'occuper en permanence du bébé (23).

Cet écho succinct à une affaire qui est encore en instruction et sur la quelle aucune information ne filtre devrait pourtant interpeller sur l'état d'une situation capable d'engendrer l'horreur d'un crime.

 

5. Pénalisées pour leur fonction de reproduction

Les représentations patriarcales dominantes dans notre société, tout en identifiant le ròle des femmes à leur fonction reproductive, considèrent comme une activité d'appoint, toutes leurs activités productives qui ne sont pas directement liées à leur fonction "première", tel le travail rémunéré, et qui doit selon ces représentations passer après tout le reste, d'où la dévalorisation du travail rémunéré des femmes et la dégradation des conditions de cette activité. Cette dégradation est vécue par les femmes comme une pénalisation qui se présente sous des formes différentes:

Par la violation du droit de travail

Particulièrement dans l'industrie, les conditions de travail des ouvrières peuvent etre très dures. Ainsi, contrairement à ce que proclame la législation du travail, peu d'établissements (dans quelque secteur que ce soit, d'ailleurs) disposent de salles d'allaitement. Par ailleurs, sur le lieu de travail, les ouvrières qui ont des contraintes liées à la reproduction, sont souvent victimes d'humiliations de la part de leur employeur sous des prétextes parfois futiles, humiliations qui peuvent aussi etre le fait d'un supérieur hiérarchique. Parfois, ces humiliations peuvent évoluer en violence physique. C'est dire que non seulement les ouvrières souffrent de mauvaises conditions de travail en violations parfois flagrantes de leurs droits, mais de plus, elles accèdent difficilement à la revendication pour l'amélioration de ces conditions en raison des pratiques patronales dissuasives décourageant le travail syndical dans les secteurs féminisés, ainsi que les représentations sociales intériorisées dont elles sont victimes.

Par la perte des promotions et le recul de la carrière professionnelle

Dans d'autres secteurs comme celui des services et de l'administration, si les horaires de travail s'inscrivent dans le cadre de la législation en vigueur et si les femmes bénéficient, dans l'ensemble, de meilleures conditions de travail (ce qui explique la préférence des femmes ayant un degré d'instruction secondaire ou supérieur pour ce secteur), c'est au niveau de l'avancement dans la carrière et de "tracasseries hiérarchiques" que s'expriment des pressions psychologiques diverses.

Lorsque ces pressions viennent se surajouter à celles vécues quotidiennement, dans la famille et dans la rue, elles peuvent provoquer un état de saturation favorable a toutes sortes de troubles dont les dépressions et névroses sont les plus fréquents.

Ainsi, recrutées avec un niveau d'instruction égal à celui de leurs collègues hommes à salaire égal, les femmes se voient très vite prendre du retard par rapport à ces memes collègues dans l'avancement. On leur reproche leur "absentéisme", leurs accouchements, leurs congés de maternité, les maladies de leurs enfants et au bout du compte, leurs propres maladies "on me reproche mes absences, s'exclame S.M... chef de service dans un ministère, non promue depuis 5 ans. Et vous savez ce que sont mes "absences" ? Ce sont mes congés de maternité et mes heures d'allaitement!" Ainsi, les droits que le Code du travail lui-meme garantit aux femmes finissent-ils par fonctionner, à un certain niveau de l'échelle administrative, comme obstacles à la promotion introduisant entre hommes et femmes de diplome égaux une discrimination de fait.

  • Cas de J.K. Cadre dans un ministère et diplòmée de l'ENA (Ecole nationale d'administration) (24).

Vers la fin des années quatre-vingt, elle a du s'absenter pour un congé de maternité. Son chef hiérarchique, considérant son absence comme une forme de négligence, ne l'a pas nommée chef de service comme ses collègues de sexe masculin, dans la meme situation professionnelle et avec la méme ancienneté. Cette décision s'est répercutée sur toute sa carrière puisqu'elle accuse toujours un retard de deux années. A présent, elle est sous-directeur alors que ceux recrutés en meme temps quelle sont directeurs. Le dossier a été traité par le syndicat du ministère du Plan et des Finances sans résultats.

Or "l'absentéisme" est la conséquence la plus visible du statut des femmes dans la famille, la société et le travail (puisque les causes les plus habituelles en sont les accouchements, les gardes et soins des enfants, le suivi scolaire - réunion et visites aux professeurs) et le congé parental n'est pas encore entré dans les moeurs des couples qui travaillent.

L'accès à la responsabilité, si difficile soit-elle pour les femmes, ne les exempte pas encore de la discrimination "plus les femmes ont accès à la responsabilité, plus elles font l'objet de discriminations professionnelles. Ce sont les Tunisiennes qui sont les plus nombreuses à assumer des fonctions de responsabilité (par rapport à leurs consoeurs maghrébines) qui souffrent le plus des discriminations professionnelles" (25) stages, séminaires à l'étranger, formation, bourses d'études, etc. on choisira plutòt des responsables masculins!

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22. Cas déjà cité
23. Article paru dans le quotidien le Temps du 29-7-1998
24. A partir d'un entretien recueilli auprès d'un responsable syndical du ministère du Plan et des Finances.

 

6. Le harcèlement sexuel

Vécue au quotidien, par les répercussions qu'elle peut avoir sur le psychisme des travailleuses et leurs capacités d'épanouissement au travail et donc de rendement, la discrimination est non seulement une violation flagrante du droit au travail (qui ne se limite pas au droit au recrutement) mais peut-etre assimilable, par sa répétition et son institutionnalisation, à une violence. Mais il existe, sur les lieux de travail, un autre type de violence dont on commence à parler en Tunisie (dans certains syndicats, certaines associations), qui fait encore l'objet d'énormément d'interdits et qui, lorsqu'il est posé peut se heurter au mur du silence: le harcèlement sexuel.

Les femmes qui travaillent qui sont victimes de ce genre de pratiques (le plus souvent de la part de leur employeur ou de leur chef hiérarchique) portent rarement plainte, en parlent rarement meme entre collègues. Il y a certes la peur de perdre son emploi, il y a aussi la crainte de se voir objet de critiques mal intentionnées. En effet, comme pour le viol, nombreux sont ceux qui attribuent le harcèlement sexuel au comportement de la victime (elle est "provoquante", elle se maquille trop, elle a des comportements équivoques, etc.). Pourtant, à travers le silence sur cette pratique, quelques témoignages commencent à percer, quelques femmes commencent à parler et méme, parfois, à porter plainte (26)

  • Cas des ouvrières de l'entreprise italienne MIASIS

L'employeur harcèle ses ouvrières. Il propose à celles qui lui plaisent de "sortir" avec lui. En cas de refus catégorique, c'est le licenciement. Huit ouvrières ont été licenciées dans ces circonstances et ont déposé des plaintes en justice.

  • Cas de M... femme de ménage

Elle a travaillé dans plusieurs maisons. "C'est pour fuir l'ainé des enfants de ma patronne que j'ai arrété de travailler dans cette maison. Il trouvait toujours le moyen de me toucher les seins ou les fesses. Un jour, il a meme essayé de me violer. Je me suis enfuie et enfermée dans la salle de bains jusqu'au retour de sa mère. Le lendemain, je ne suis plus retournée."

  • Cas de S... employée

"J'ai répondu à une domande d'emploi pour un bureau qui cherchait une standardiste. J'ai eu un entretien avec le directeur qui était plus préoccupé de me faire des compliments sur mon physique que sur mes compétences. Il m'a proposé de diner avec lui, il s'est levé et m'a caressé les épaules. J'ai refusé et mis fin à l'entretien. Il a continué à me téléphoner à la maison pour me tenir des propos indécents et me redemander de sortir avec lui. C'est face à mon refus définitif que je n'ai plus entendu parler de lui et, bien entendu, je n'ai pas été embauchée."

  • Cas de N... secrétaire dans une administration

"J'occupe depuis 10 ans le poste de secrétaire. Je pensais avoir, cette année, un avancement que j'attends depuis 4 ans, mais je ne figurais pas au dernier tableau. Mon chef de service a affirmé m'avoir proposé pour l'avancement et il m'a demandé d'aller trouver le directeur du département dont nous dépendons tous les deux. Nouvellement installé à ce poste il m'a recue, m'a écoutée puis de but en blanc, il m'a proposé de rediscuter après les heures de travail, dans son bureau. Ca ne me plaisait pas beaucoup, car il avait la réputation d'un "dragueur". J'y suis quand meme allée et il m'a tenu des propos si indécents, a eu des comportements si dégoutants que j'ai du quitter le bureau en courant. " N... a refusé de porter plainte par peur des conséquences sur sa carrière d'autant que, comme elle le dit, le directeur en question "a des appuis" (!).

Le phénomène du harcèlement sexuel se retrouve meme dans les lieux où s'effectue la transmission du savoir, et il est parfois adjoint à la tentative de viol ou à la pédophilie. Facilité par la relation de pouvoir entre l'enseignant et l'enseigné, plus fréquent qu'on ne l'imagine, seuls quelques cas sont objets de dépòts de plaintes. Ainsi, au début des années quatre-vingt-dix, un professeur d'université a-t-il récidivé une tentative de viol sur une de ses étudiantes, F...

L'ayant entrainée dans son bureau, à l'université, sous le pretexte de l'aider à rattraper dos cours qu'elle avait ratés, il est passé rapidement à l'acte. Elle eut le temps de sortir du bureau, bouleversée, et de croiser, dans cet état, un étudiant. Ayant déposé une plainte écrite au doyen de la faculté qui fut transmise au rectorat puis au ministre de l'Enseignement supérieur, il lui fut proposé de résoudre l'affaire à l'amiable par le retrait de sa plainte. En contrepartie, le professeur serait muté dans une autre faculté. Ayant choisi d'aller jusqu'au bout de la procédure administrative, elle vit celle-ci ne pas aboutir parce que les responsables considéraient que c'était un précédent d'énoncer un arrété ministériel à l'encontre d'un enseignant pour harcèlement sexuel. Ce cas n'est pas isolé, et la pratique du harcèlement sexuel pratiqué par un enseignant sur une étudiante ou une élève est plus fréquente qu'on ne l'imagine. En 1998, un professeur de la faculté des Lettres de Tunis fut traduit en conseil de discipline pour ce genre de pratique à l'encontre d'une étudiante (à signaler que c'était la deuxième fois que ce meme professeur procédait ainsi). Il a toutefois continué à enseigner.

Dans un collège de Jdeida, un surveillant général a tenté d'embrasser et de caresser une élève de 7e année de l'enseignement de base (àgée d'environ 13 ans). Les parents ont porté plainte, mais il a conservé son poste dans le meme collège.

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25. Femmes diplomées, pratiques novatrices; l'investissement dans la vie professionnelle. S. Triki p. 271
26. Enquéte effectuée potur les besoins du rapport auprès de femmes victimes de harcèlements sexuels.

 

V. La responsabilité des institutions

Face à cet état des lieux désolant dans la violation des droits des femmes et dans l'exercice des violences à leur égard, on ne peut passer sous silence les différentes responsabilités de cette situation.

Au niveau juridique

La législation preche par certains manques notamment en occultant la proclamation de mesures spécifiques dans des secteurs féminisés et particulièrement vulnérables comme le secteur informel et celui des aides ménagères qui souffrent d'un grand déficit en matière de réglementation professionnelle et de protection sociale, ainsi que dans ceux plus structurés et où la flexibilité de l'emploi est prise comme prétexte de tous les abus.

Aussi, par rapport à la responsabilité patentale, le code reproduit les représentations qui limitent la responsabilité de la charge (au sens des obligations et non du pouvoir de décision) des enfants à la mère et non pas au couple parental, mettant d'emblée les femmes dans des situations plus désavantageuses que les hommes quant à I'avancement de la carrière et la stabilité dans l'emploi.

Quant aux abus par le harcèlement sexuel sur les lieux du travail, la loi interne reste entièrement silencieuse, alors que dans plusieurs pays, on assiste à un développement de plus en plus rigoureux de la législation en vue de protéger les travailleuses des sévices de ce harcèlement.

Au niveau de la lenteur des procédures dans la jurisprudence

Les plaintes déposées en justice sont peu nombreuses, et les difficultés d'ordre bureaucratique mais aussi la volonté commune de faire le silence sur ces affaires empechent l'accès aux dossiers. Mais quand les plaintes sont déposées, les procédures demeurent très lentes comme l'ont montré certains témoignages.

Les cas de celles qui se sont présentées (dossiers page 17) au centre d'écoute de l'Association tunisienne des femmes démocrates donnent une configuration assez précise des conditions générales dans lesquelles plusieurs femmes travaillent.

Au niveau des parties civiles responsables des recours

Les recours possibles des femmes qui travaillent sur la violation de leurs droits dans le travail et la violence semblent devoir etre, en premier lieu, les instances syndicales. Pourtant, interrogés, les représentants syndicaux, s'ils ont beaucoup de plaintes en matière de licenciements ou de violation des droits syndicaux, en ont beaucoup moins dès l'instant qu il s'agit des violences à l'égard des travailleuses. Sans doute, d'une part parce que les femmes, peu sensibilisées à ces questions, ne déposent pas de plaintes et, craintives, croient que toute plainte risque de mettre en péril un emploi déjà précaire. Sans doute aussi parce que la stratégie syndicale comme les mentalités des syndicalistes eux-mémes (qu'ils soient hommes ou femmes) sont peu orientées et peu préparées à affronter ce genre de questions. Sans doute, surtout, parce que le syndicat ne dispose pas encore de mécanismes exécutifs, chargés des affaires des travailleuses, tel que la désignation de personnes à tous les niveaux des instances syndicales et surtout au niveau du Bureau exécutif de l'UGTT qui puissent etre chargées de ces questions, alors que cette proposition représente une vieille recommandation de la commission syndicale féminine qui n'a du reste qu'un pouvoir consultatif et ne dispose d'aucun pouvoir décisionnel et exécutif.

Ainsi, selon Mme H.S. de l'Union Régionale de l'UGTTF de Tunis " Les femmes syndicalistes inquiètent et concurrencent les hommes qui font tout pour les écarter des sphères de décision. Comme stratégie d'intimidation, ils recourent souvent à l'utilisation d'un langage vulgaire pour leur faire comprendre que le milieu syndical appartient aux hommes.

Parfois, ce sont les directeurs des entreprises qui utilisent différentes "armes" pour dissuader les femmes d'assumer des responsabilités syndicales. Ils impliquent les parents, les avertissant que leurs filles sont sur la mauvaise voie. Ils profèrent des menaces de licenciement et n'hésitent pas à utiliser toutes formes de violence verbale."

 

VI. Les réponses de la société civile

En dehors des périodes de mobilisations sociales et des crises, la défense des droits des travailleuses est généralement prise en charge principalement par les instances syndicales animées en l'occurrence par la commission syndicale pour la défense des droits des travailleuses au sein de l'UGTT, ainsi que par l'Union syndicale du Maghreb arabe et aussi par le centre d'écoute de l'Association tunisienne des femmes démocrates (l'ATFD).

Cette défense des droits des travailleuses se fait notamment en portant plainte, en se constituant en partie civile comme le fait souvent l'UGTT, ou bien en apportant conseils et assistances juridique, sociale et psychiatrique aux travailleuses comme le fait le centre d'écoute et l'ATFD, ou bien encore en organisant des rencontres et des campagnes d'information, de formation et de sensibilisation sur des questions fondamentales dans le domaine des violences et des violations des droits des femmes au travail en général.

Dans ce cadre, on citera particulièrement deux activités qui ont marqué l'année 1997-1998:

Du còté syndical

Du 3 au 5 septembre 1997 s'est tenu à Tunis, sous l'égide de l'Union syndicale des travailleurs du Maghreb arabe dont l'UGTT fait partie et du Congrès du travail du Canada, un séminaire maghrébin sur "la protection de la femmes travailleuse contre le harcèlement sexuel". Ce séminaire auquel les médias, en Tunisie, n'ont donné aucun écho et dont le thème fit objet de critiques de la part de syndicalistes nationaux, témoigne pourtant de l'importance de cette question dans le milieu du travail. Le mur du silence moral et social qui entoure les pratiques de harcèlement sexuel est donc doublé du quasì-silence de la loi sur cette question.

Dans le code du travail, rien n'interdit ce genre de comportement, aucun dispositif n'est mis en place en vue de l'éviter.

C'est pourquoi le rapport de synthèse du séminaire maghrébin sur " la protection de la femme travailleuse contre le harcèlement sexuel" rappelle qu'au terme de trois journées d'échange, les participantes et participants ont abouti à faire quelques recommandations.

Le rapport rappelle tout d'abord que le harcèlement sexuel qui consacre le rapport de discrimination entre l'homme et la femme est "appelé à s'aggraver davantage en rapport aux mutations provoquées par la mondialisation de l'économie et ses implications par la fragilisation et la précarité du droit au travail (27) ". Cette fragilisation accentuée par le désengagement de l'Etat et le renforcement du secteur privé est de nature à donner davantage de pouvoirs aux employeurs. C'est pourquoi la question du harcelement sexuel devrait étre prise en charge par le syndicat.

Les participantes et les participants ont donc essayé d'élaborer une stratégie en vue de lutter contre cette pratique et dans ce cadre on conduit un certain nombre de conclusions parmi lesquelles on recommande de:

- Sensibiliser les femmes au sein des Syndicats et sur les lieux de travail et convaincre les cadres et les responsables syndicaux de la legimité et de l'importance de cette question.

- Briser le mur de silence qui entoure ce phénomène, encourager les femmes victimes du harcélement sexuel à en parler et à le denoncer.

- Mener des action d'information au sein du syndicat et sur les lieux de travail.

- Sensibiliser et faire des pressions sur les gouvernements et les instances législatives à travers les syndicats pour faire adopter des dispositions et des mesures de nature à protéger la femme.

- Rassembler des statistiques nécessaires, faire des recherches, identifier des cas et réaliser des études sur le harcélement sexuel par le comité de la femme travailleuse du Maghreb.

A noter que le séminaire a abouti à la nécessité d'un vaste travail de sensibilisation et d'information sous la forme de campagnes, de l'élaboration d'une guide syndical maghrébin sur le harcélement sexuel et sur la coordination des activités avec les associations des femmes et les organisations des droits de l'homme ou toute autre organisation ayant des préoccupations semblables.

Ces recommandations s'inscrivent parfaitement dans celles faites à la Conférence mondiale sur le femmes de Bejing, où on appelle les gouvernements, employeurs, syndicats, etc. à: "Concevoir des programmes et mettre en place des procédures visant à éliminer le harcélement sexuel et les autres formes de violence à l'égard des femmes dans les établissements d'enseignement, les lieux de travail et partout ailleurs." (28), à éduquer et sensibiliser le publique au sujet des actes de violence, à élaborer des thérapies à l'intention de celles qui ont été victimes, à prendre des mésures spéciales pour l'éliminer.

Du coté associatif

Le Centre d'écoute et d'orientation des femmes victimes de violences mis en place par l'Association tunisienne des femmes démocrates semble accueillir plusiers femmes en détresse.

Ce centre créé en mars 1993 a en effet pour objectif d'assister et de soutenir les femmes victimes de violences, et il assure une écoute et un soutien psychologique, une orientation juridique et sociale, une sensibilisation et une formation.

Pour la seule année 1997-1998 (de juillet 1997 à juillet 1998), le centre d'écoute a ouvert 86 dossiers de femmes victimes de violences diverses et assuré 361 consultations (une seule femme venant parfois consulter plusieurs fois). 80 % environ des dossiers constitués durant cette période se rapportent à des violences conjugales, 10 % à des violences familiales, le reste se rapportant à des violences diverses parmi lesquelles les violences au travail. Lorsque l'on sait qu'un grand nombre de ces femmes plaignantes sont des femmes qui travaillent, il est facile d'imaginer dans quelles conditions défavorables s'effectue le travail d'une femme victime de violences conjugales ou familiales (voir témoignages pages 17 et 18).

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27. Rapport de synthèse cité

28. Rapport de la 4eme Conférence mondiale sur les femmes de Bejing, Recommandation 126 (a)

 

VII. Conclusion

Prises entre les choix économiques de L'Etat et les représentations misogynes de la société, les femmes qui travaillent vivent donc les discriminations et les violences au quotidien. Pire encore, ces pratiques deviennent si fréquentes qu'elles en deviennent banales. Or, n'est-ce pas justement cette banalisation de la discrimination et de la violence qui constitue aujourd'hui le plus grand danger pour les femmes ? Comme si la violence devenait une composante intrinsèque du statut dit "biologique" des femmes. Et cette banalisation ne conduit-elle pas au silence sur les pratiques discriminatoires permettant leur perpétuation, protégeant celui qui les produit, désarmant celle qui les subit?

Pourtant, les femmes savent bien que c'est par leur travail qu'elles peuvent conquérir, avec leur autonomie financière, une part de leur autonomie sociale et se poser en citoyennes. C'est cette meme idée, proclamée par les responsables au sommet de l'Etat qui lance chaque année des milliers de jeunes filles et jeunes femmes sur le marché du travail, qui pousse celles-ci à la réussite scolaire, aux diplòmes et à la formation spécialisée. Pourtant, si les stratégies éducationnelles et formatrices choisies par l'Etat semblent pousser les femmes vers le travail, les stratégies d'emploi contredisent ce choix: précarité de l'emploi féminin, discriminations en cours de carrière, harcèlement sexuel, surcharges horaires produites par la double journée de travail, insuffisance des structures de prise en charge des enfants ou inadéquations: les conditions de travail comme les conditions au travail ne facilitent donc pas l'accès des femmes à l'emploi. Par ailleurs, le chòmage des femmes comme l'absence de droits dans le cadre du travail informel se conjuguent pour attester de la difficulté d'accéder au statut de travailleuse à part entière.

Les femmes se trouvent donc prises entre deux tendances opposées:l'une qui les pousse au travail par l'instruction et la formation, l'autre qui les en refoule, en raison non seulement des contraintes intrinsèques du marché du travail, mais en raison aussi des violations de droits, des pressions psychologiques et physiques dont elles sont l'objet. La violence qui s'exerce sur elles n'est-elle pas justement le produit du choc de ces deux tendances? Violence dont on ne parle pas, qui se dissimule insidieusement derrière l'image de l'émancipation et des droits ? Et la banalisation de cette violence qui ne fait que signaler l'institutionnalisation de ce phénomène et par là meme l'aggravation, ne devrait-elle pas fonctionner comme une sonnette d'alarme pour rappeler que de la discrimination à la violence, ce sont les droits au travail et à la dignité des femmes qui sont mis en péril et, avec eux, leur citoyenneté, leur sécurité et leur liberté d'étres humains?

 

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