Maghrebines entre violences symboliques et violences phisiques:
Algerie, Maroc, Tunisie

Rapport annuel 1998-1999...

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Violences contre les femmes en Algérie "Le viol, arme de guerre"

 

I. Introduction

Le viol des femmes a été utilisé de manière systématique et comme arme de guerre et de propagande, dès la Première Guerre mondiale. En dépit de l’établissement des faits, les récits de viols furent étouffés après la guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, le viol, absent dans la Charte de Nuremberg le 8 octobre 1945, fut cependant établi par le tribunal de Tokyo comme crime de guerre le 19 janvier 1946.

Enfin, depuis l’utilisation du viol contre les femmes bosniaques comme arme du nettoyage ethnique en 1992, le Conseil de sécurité de l’ONU a qualifié le viol systématique comme crime contre l’humanité par la résolution 808, le 3 mai 1993.

En 1995, le rapporteur spécial chargé de la question de la violence à l‘égard des femmes y compris ses causes et ses conséquences souligne dans son rapport: "Bien que ce soit l’une des formes les plus répandues de violence à l’égard des femmes, le viol reste le crime de guerre le moins condamné" (1). Et le programme d’action adopté à la Conférence de Beijing sur les femmes affirme clairement: "Les violations systématiques des droits humains, particulièrement le génocide, l’utilisation du nettoyage ethnique et ses conséquences, le viol, notamment le viol systématique des femmes dans les situations de guerre (...) sont des pratiques abominables, qui sont condamnées et auxquelles il faut mettre un terme immédiatement, et les auteurs des crimes doivent etre punis."

Le viol est un phénomène ayant ses racines dans un système patriarcal d’inégalité de domination d’un sexe par l’autre, de discrimination, d’agression et de misogynie. Le viol déshumanise la femme et la détruit dans son identité propre. C’est une invasion de son corps par la force, une atteinte à son intégrité physique, émotive, et c’est un acte hostile, un acte de violence dégradant (2). C’est également une expression de haine envers toutes les femmes.

Dans le cas de conflits armés, les femmes sont utilisées soit afin d’humilier l’ennemi soit comme "champ de bataille" des conflits entre parties adverses, les deux étant souvent combinés dans la réalité, de facon planifiée, à l’intérieur d’une stratégie militaire, ou spontanée selon la logique de la guerre. Etant depuis des siècles considérées comme propriété de l’homme, garantes de la vertu de la famille, les femmes représentent une cible de choix pour quiconque souhaite porter atteinte à l’honneur et la paix d’une communauté ou d’un peuple.

Enfin, les femmes ont de tout temps servi de butin de guerre et ont été utilisées pour le "délassement" des troupes. Les violations massives les plus répandues ont par conséquent un lien direct avec la sexualité et avec la capacité reproductive des femme.

Il arrive aussi que des femmes soient identifiées comme étant des menaces à l’ordre établi de par leurs activités, leurs idées, leur implication sociale. Celles-ci sont alors éliminées ou neutralisées pour avoir osé défier l’interdiction de participer à la vie publique (3).

Dans la logique d’appropriation et de soumission de la classe des femmes, le viol est considéré comme une atteinte à l’honneur alors qu’il doit étre considéré comme une forme de torture impliquant souffrances physiques et mentales infligées afin d’intimider, faire pression ou meme anéantir la personnalité de la victime (idem).

Depuis cinq ans en Algérie, le viol utilisé comme arme de guerre par les groupes armés islamiques a fait des milliers de victimes parmi les femmes, du milieu rural surtout. Très souvent ces femmes ou filles ont été enlevées par des hommes qui les connaissaient, des voisins, des cousins qui avaient des visées sur elles et avaient été éconduits ou ne pouvaient espérer une alliance du fait de leur situation familiale ou financière. Le mariage de jouissance imposé par les islamistes dés le début des années quatre-vingt-dix et jusqu’à la fin de l’année 1996 a été la meilleure couverture pour les violences et les viols organisés et collectifs. Des pères, des mères, des familles, des tribus, des villages ont été complices dans ce qui au début de cette décennie était considéré comme la récompense du militant, du moudjahid de la cause islamiste. Des jeunes adolescentes, des jeunes filles, des jeunes femmes dans la tranche d’àge de 14 à 30 ans ont été livrées très souvent contre leur gré, parfois avec leur consentement, à ceux qui dans la plupart des cas allaient devenir les tueurs des Groupes islamistes armés (GIA) et de l’Armée islamique du salut (AIS). Le statut des femmes d’épouse temporaire évolua ensuite vers celui de butin. Après les armes, l’or et l’argent, les produits alimentaires, les femmes font partie du butin de guerre, et selon les us du Moyen-age, époque de référence pour les islamistes, sont réduites en esclavage.

Dans le contexte algérien, le viol systématique est utilisé comme stratégie de guerre: terreur politique; instrument de la lutte armée, punition sexuelle infligée pour rappeler à la femme les limites de son sexe, les limites de sa présence dans la sphère publique; symbole de la destruction des fondements sociaux et culturels d’une communauté; acte de terreur afin de décourager les femmes de poursuivre un ròle de leadership permettant le maintien de la société civile, ou de poursuivre une activité minimale de survie économique; acte ayant pour but de souiller la propriété de l’ennemi; forme d’humiliation afin de ridiculiser la capacité protectrice du mari, du frère, du père ; soutien moral des troupes, expression de la victoire (4).

Dans la guerre que mènent les terroristes intégristes contre la population, les femmes violées ne sont jamais montrées comme des héroìnes. Elles sont présentées comme des victimes passives. Leurs blessures et traumatismes n’ont pas donné lieu à des poursuites contre les auteurs du viol comme criminels de guerre. Pis encore, lorsque les femmes ayant subi les viols collectifs se retrouvent portant les graines de leurs violeurs preuve des atrocités subies, leur souffrance n’est pas prise en considération, l’avortement n’étant pas systématique sauf pour celles qui désireraient faire aboutir leur grossesse.

Le nombre des victimes est évalué à cinq mille dans tout le pays en 1996. Mais il s’agit d’une évaluation basée sur les informations rapportées par la gendarmerie, l’armée et les secteurs de la santé qui est vraisemblablement au-dessous de la vérité. Le conflit n’est pas clos et les enlèvements de femmes par des groupes islamiques armés continuent. Les familles échappées des massacres taisent les faits et se garantissent de la honte en niant d’abord l’enlèvement et en reniant ensuite leur fille si elle revient vers eux après avoir été violée.

Les médecins, les psychiatres, les psychologues, les médecins-légistes ont dit etre désarmés face à l’angoisse et au mutisme des victimes.

Le silence est encore la solution apportée par la société entière au mépris de souffrance des victimes, et ce rapport entend le briser avec toutes celles et tous ceux qui s’efforcent en Algérie de faire reconnaitre le viol comme crime de guerre et les victimes comme devant obtenir réparation.

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1. Madame Radhika Coomarasmy. Doc ONU E/CN4/1 1995/42, para 263
2. Susan Brownmiller, Against our will: Men, Women and Rape, Bantam Sooks 1975. p. 422
3. Ariane Brunet et Stéphanie Rousseau (CIDPDD), "Reconnaitre les violations, lutter contre I’impunité: droits humains ", document de réflexion présenté à la réunion de consultation et de planification pour la campagne contre l’impunité en Afrique, Ouagadougou, Burkina Faso 22-23 mars 1996, p. 6)
4. Idem, p. 8

 

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